Le principe d'une critique est de faire émerger l'objectivité depuis sa propre subjectivité.
En l'occurrence, ma subjectivité de "Bref.2 ne nous marquera pas" se fracasse contre l'objectivité ambiante et le raz-de-marée qu'est cette saison au niveau critique: série la mieux notée devant Breaking Bad, "ça va changer ma vie", "masterclass", "poulet" et autres louanges. Donc j'ai besoin d'en parler.
"Je" est un autre
Je me souviens regarder Bref au compte-goutte à sa sortie, parfaitement en phase avec le ton nouveau "internet" de l'époque, venant dépoussiérer son monde.
Bref.1 c'était une succession de petits bonbons qui finissaient par trouver de la profondeur. Bref.2 c'est un série profonde qui distribue des petits bonbons de temps en temps. Et c'est là que le bas blesse, Bref.2 se veut mais n'est pas profonde. La simplicité qui recelait de la richesse dans la 1ère saison a évolué vers de la profusion qui contient du simplisme.
Le sentiment de profondeur vient de la tension entre ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas, ou plutôt quand on sent qu'il y a bien plus à ce qu'on voit que ce qu'on voit.
Bref.2 ne fait que la moitié du chemin, en dévoilant constamment toutes ses cartes, jusqu'à contenir sa propre analyse réalisée par le personnage lui-même. Un exercice malsain se met alors en place entre "je" et moi, où "je" passe son temps à sur-expliciter tout ce que moi voit déjà. La série ne me laisse pas "faire le travail" de mon côté, et m'apporte tout sur un plateau: le plat, mais aussi les ingrédients, la recette détaillée, et me dit même quel goût ça a pendant que je le mange.
"ça a de la gueule hein ?"
Autre souci, c'est la mise-en-scène constamment faite de métaphores, où certaines sont bien vues (Kyan et Navo sont deux vrais observateurs) quand d'autres sont totalement lourdingues, surtout qu'elles sont toutes très appuyées, essorées (la voiture comme métaphore de la relation, les images sur les visages...).
Le trop-plein de CGI/moyens arrive aussi à coûter à la série, quel est vraiment l'intérêt de voir le moteur de la voiture exploser étape par étape en 3D à part pour montrer qu'on pouvait le faire, rappelant les pires scènes de Hacker de Michael Mann ? Idem pour "le cancer c'est une guerre comme dans un jeu-vidéo", à trop vouloir imager on finit par ne plus rien voir car tout saute aux yeux. Le charme du Do-it-yourself de la mouture de 2011 a disparu pour le filtre clean propre aux séries de plateformes.
"The most personal is the most creative"
Enfin, ce que veut faire la série, c'est parler à tous en passant par ce qui nous touche tous: le deuil, les galères, le boulot, les amis, les amours. Je pouvais à peu près saisir qui était Kyan dans la 1ère saison, mais là le personnage perd pied. Comme il est écrit pour toucher un maximum de spectateur, il n'existe plus et n'a plus de chair. Le Monsieur Tout-le-Monde est devenu Monsieur Personne. Voilà une série sans matière, purement mentale, où tout se résout dans le psychologique: l'introspection, les souvenirs et le cerveau, ou carrément grâce au psy.
En résulte l'erreur fatale de Bref version Disney+, le dehors n'existe pas, la société n'existe pas. Seuls le personnage principal et son entourage immédiat influent sur la diégèse du film. Tout est cadenassé, bien ficelé par un duo d'auteurs qui nous ont tout quadrillé.
This Is England
Au final tout pourrait être résumé avec cette citation de Margaret Thatcher :
"There is no such thing as society. there are individual men and women. and there are families"
C'est exactement le dispositif de la série.
En parlant d'anglais un peu plus reluisants, l'influence des séries british dont Bref.2 partage le même format (6 épisodes de 30min) est une très bonne idée, tant ils ont un artisanat de la bonne mini-série à la fois drôle et touchante. Mais encore une fois, la comparaison fait très mal. Ricky Gervais est un génie et sa manière de montrer avec beaucoup de cœur et d'humour des gens simples est très difficile à répliquer.
The Office (UK), Derek, Extras (mais aussi pour le versant faux auto-portrait avec dialogue avec le spectateur: Fleabag de Phoebe Waller-Bridge) sont tant de mini-séries où l'émotion et le rire co-existent mieux.
Bon... alors pour résumer, je terminerai avec une prédiction (peut-être sera-t-elle démentie), le fait que la série ait (sur le moment) tant ému les gens, et le fait qu'elle ne touche pas le sol par son immatérialité, fait qu'elle ne changera pas vraiment la vie des gens. Mais d'ailleurs, est-ce qu'une seule œuvre a déjà pu le faire ?