Il n’est pas compliqué de comprendre le réseau de fonctionnement extra-univers des œuvres culturelles japonaises. Si on excepte les animes originaux (que certains Studios comme Trigger apprécient pour la liberté artistique qu’ils octroient), la série animée japonaise est avant tout un outil promotionnel d’un manga. Ça rassure les investisseurs et ça « assure » une certaine fenêtre d’attention, même minime, qui permet à la série de se démarquer dans un marché l’anime saisonnier saturé. C’est le cas de Yofukashi no uta (Chanson de couche tard), appelée par chez nous par son titre international « Call of the Night » qui est une adaptation du manga éponyme écrit et dessiné par l’immense Kotoyama.
Pourtant, Call of the Night a décidé, sous la probable impulsion de Itamura Tomoyukine, d’embrasser la liberté dans son travail d’adaptation. Alors, soyons honnête, la série suit effectivement avec grand respect la trame de l’intrigue. A vrai dire, il était difficile d’envisager autrement, tant Liden Films n’allait pas tenter le diable avec une de ses plus belles réussites de la décennie. Pour tenter d’adapter les grandes thématiques de l’univers aux possibilités offertes par le changement de médium, comme la couleur.
L’œuvre originale de Kotoyama est beaucoup basée du un jeu d’ombres. On en retrouve des traces notamment dans la première saison lors de la première rencontre en Nanazuna et Yamori qui permet de jouer sur le mystère du vampire et du monde de la nuit ; puis à la fin de cette même première saison où l’inversion des rôles expose l’intégration de Yamori au sein de cette société du clair de lune. Cependant la majorité des scènes de la série sont à l’inverse inondées de lumières artificielles si bien que sans le ciel apercevable de temps à autre on aurait presque l’impression que tout se passe en plein jour. Même s’il semble au premier abord plutôt secondaire, ce choix artistique est réellement pertinent et cohérent, mais pour comprendre pourquoi, il va falloir un peu de contexte.
Depuis la toute fin du XVIIIe, le vampire (un monstre de l’Europe de l’Est) s’est vu dans la littérature populaire associé à la sexualité et notamment la sexualité féminine. Un vrai parallèle a été établi entre l’acte charnelle et le fait de sucer le sang. Souvent, le vampire symbolise une sexualité violente et malsaine dont la victoire contre la raison aboutie à la mort de ses personnages. Cette idée, on la retrouve un peu dans Call of the Night. Nanazuna l’insinue à plusieurs moments et il y a toute la question de l’amour pour devenir un vampire. On est donc face à une représentation plus édulcorée du vampire qui ne condamne pas les relations sexuelles. Je soupçonne même les aspects romances et fantastiques de l’œuvre de n’exister que pour créer les vampires.
Parce que Call of the Night parle avant tout de marginalité, de mal être, d’impossibilité d’exister dans le monde et d’être donc condamné à n’être que lorsque la masse cesse d’être consciente, en somme de disparaître. C’est là que réside le propos de Call of the Night, et que son choix artistique (dans la série) se montre pertinent, car il montre que la nuit (la marginalité), n’est pas une mort lente mais une autre réalité dans laquelle on peut évoluer et donc s’épanouir.
Tout le travail de Call of the Night est donc de bien dirigé sa barque pour concilier les deux idées parfois contradictoires que la marginalité n’est pas une fatalité mais que les acteurs de celle-ci font partie d'une caste dont il est très dur de rentrer (on parle même d’une période limitée). Chose que l’œuvre arrive sans problème grâce à son apparente légèreté. Le personnage de la détective est également un bon outil de ce travail, en reliant sa non-transformation en vampire à sa haine pour ceux-ci (et non au fait qu’elle n’a pas respecté les règles de l’univers). Son objectif de faire disparaître la nuit est d’ailleurs un rappel fort qu’elle est bien plus centrale que la question des vampires au sein de l’œuvre.
Il est certain que l’œuvre va continuer de jongler avec ces deux postulats, que ce soit avec Nanazuna et Yamori (qui sont à la fin de la saison 2 tous deux dans un entre deux entre humain et vampire) ou avec de nouveaux personnages/antagonistes. A voir comment se construira la suite de cet univers où l’adversité provient généralement des individus eux-mêmes, torturés par le jour, perdus dans la nuit.
"Pourquoi tu crois que les gens veillent tard le soir ? Y a-t-il une émission que tu veux regarder ? Quelque chose que tu veux faire ? Tu t'inquiètes pour demain ? Toutes ces questions mènent à une seule conclusion. Tu n'es pas satisfait de la journée qu'on appelle aujourd'hui."