Clément Viktorovitch
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Clément Viktorovitch

Émission Web YouTube (2022)

« "Viktorovitch Core ?…" Non non non. En vrai, [sur] l’affaire Quentin Deranque, dosez, les gars. Dosez… Entre Clemovitch et Jean-Michel Aphatie, il y a quand même une différence.

– On sait tous qu’il vote Méluche, Vikto.

– Fallait lâcher [Raphaël] Arnault, selon Vikto.

– Faut arrêter les gens… Vikto démonte 6h par semaine l’extrême droite, bordel !

– Vikto a été guèze sur Deranque et la Jeune garde. Mais je pense qu’il a évolué aujourd’hui.

– Nan, Vikto et Aphatie, main dans la main. Les frissons dans le dos quoi…

– Non mais Viktorovitch, comparé à Aphatie, c’est un anarchiste. »


Cet échange, il a eu lieu ce mois-ci, sur le stream de RiboDansLaSauce.

D’un côté l’influenceur Ribo – aussi animateur pour le journal l’Humanité – et de l’autre son tchat. Le sujet de discussion, à la base, c’était la manière dont l’émission de Yann Barthès, Quotidien, avait couvert le concert antiraciste organisé par LFI, Place de la République, au cours de la Fête de la musique 2026. Ça parlait forcément de Barthès lui-même, de son journaliste Paul Moisson, de son chroniqueur Jean-Michel Aphatie, et pourtant son nom a fini par surgir de nulle part, comme ça, sans crier gare.

Clément Viktorovitch.


L’échange parle pour lui-même.

Alors oui, bien sûr, c’est un échange de tchat. Par nature, c’est forcément amené à partir dans tous les sens, voir à polariser très vite des positions. Il n’empêche que, cet échange, quand j’y ai assisté, je l’ai trouvé étrangement révélateur.

Révélateur de quoi ?

Révélateur d’abord de la place qu’occupe, en cette année 2026, le fameux « Vikto » dans la gauchosphère du net. Je trouve qu’on parle de lui partout. En bien. En mal. Mais surtout en bien ET en mal… Parfois même pour dire tout et son contraire.

Agent de LFI pour les uns, anti-mélenchoniste pour les autres. Allié nécessaire dans la bataille culturelle menée à gauche d’un côté et vulgarisateur dépolitisant de l’autre. Figure intègre sachant prendre de la hauteur par rapport aux engagements partisans louée par certains, et boutiquier conservateur se défaussant lâchement des combats intellectuels et politiques du moment que d’autres préfèrent conspuer… Il y a vraiment à boire et à manger. La rançon du succès, serait-on en droit de se dire. Sûrement…

Seulement voilà, moi, face à cette situation-là, j’avoue ne pas me satisfaire de ce tourbillon de contradictions qui s’agrège autour de ce personnage.

Parce qu’il y a une réalité que personne ne saura contester : en ce milieu d’année 2026, Clément Viktorovitch est clairement devenu l’un des influenceurs politiques les plus suivis du net avec (à ce jour) un demi-million d’abonnés à ses comptes YouTube et Instagram (et la moitié sur Twitch). Or, une figure aussi influente que celle-ci mérite clairement d’être identifiée, au-delà des réactions plus ou moins à l’emporte-pièce qu’on peut lire ici ou là, sur les tchats et les différents espaces de commentaires de la toile.

C’est la raison pour laquelle j’ai décidé, ici, par ce présent billet, d’apporter ma pierre à l’édifice car je trouve que, jusqu’à présent, les analyses critiques qui ont été produites à son encontre sont soit malavisées, soit incomplètes, soient tout simplement biaisées.


Première précision qu’il me semble d’ailleurs nécessaire d’apporter avant de plonger dans le vif du sujet : contrairement à pas mal d’autres influenceurs qui sévissent sur les différentes plateformes et autres réseaux, Clément Viktorovitch n’est pas un pur produit d’internet.

En tant que personnage médiatique, il émerge d’abord en 2016 sur les plateaux de chaînes d’information en continu, en tant que commentateur de la vie politique, chaînes d’information au sein desquelles il va très vite se faire remarquer.

En ce qui me concerne, c’est en début d’année 2018 que je fais sa connaissance. Je visionnais alors une conférence organisée (entre autres) par l’Université populaire de Bordeaux sur la question de la critique des médias.

Avaient été conviés pour l’occasion Pierre Carles et Usul pour un échange nourri de plus de deux heures et structuré autour de quelques passages obligés dont ce fameux moment où chacun se devait de choisir un épisode médiatique à diffuser et à commenter. Et alors que Pierre Carles avait fait le choix de diffuser un passage d’Usul, Usul, lui, avait préféré porter son choix sur une séquence issue de l’Heure des pros – l’émission phare de CNEWS – où on y voyait un jeune chroniqueur en train de désosser méthodiquement le discours du patron du MEDEF d’alors – Pierre Gattaz – au point de mettre mal à l’aise une grande partie du plateau.


L’intervention fut brève mais chirurgicale. Le verbe était posé mais incisif à chaque mot. En moins de deux minutes, l’auditoire de la conférence fut acquis à la cause de ce jeune chroniqueur. On se délecta de sa riposte, on en rit, et surtout, à la fin, on l’applaudit pour sa redoutable efficacité.

En ce début d’année 2018, ils devaient être encore peu nombreux, dans cette salle, à connaître notre bon docteur en science politique. Usul s’est d’ailleurs senti dans l’obligation de faire les présentations, avec des mots qui – déjà à l’époque – en disaient long sur la spécificité médiatique de ce nouvel arrivé dans la sphère médiatique.

« Lui, […] c’est Clément Viktorovitch, je ne sais pas si vous le connaissiez. – […] Il […] démonte tous les jours des éléments de langage, il s’occupe beaucoup de rhétorique. […] Il va prendre un extrait, un jour, d’Edouard Philippe [nota : à l’époque Premier ministre], en disant que, bah là, il n’a pas du tout répondu à la question ; il n’a rien dit : en fait il ne veut pas dire ça, précisément parce qu’en fait il veut faire passer ça… Il fait un truc […] très net, très incisif, mais assez neutre. Mais c’est toujours ses mêmes cibles. C’est toujours pour démonter l’hypocrisie et la malhonnêteté des dominants. »


Il y a sûrement, dans cette présentation, un peu de maladresse à parler de « neutralité » pour décrire la démarche qu’était celle de Clément Viktorivitch à l’époque. Cependant, on voit tous bien, je pense, sur quoi Usul entend poser le doigt.

Déjà, en 2018, les saillies de Clément Viktorovitch avaient cette particularité-là de ne pas être celles d’un simple influenceur ; d’un militant ou bien d’un banal chroniqueur. Sur le plateau de Pascal Praud, Viktorovitch était là en tant que « Docteur en science politique, spécialiste de la rhétorique » comme l’indiquait d’ailleurs à chaque fois son synthé ; c’est-à-dire qu’il était là en tant que détenteur et tributaire d’un savoir scientifique.

Et que ce soit dans l’Heure des pros sur CNEWS, entre 2016 à 2019, ou bien encore dans Clique sur Canal+, en compagnie de Mouloud Achour entre 2019 et 2021, puis enfin sur le plateau de France info et celui de Quotidien de 2021 à 2024, Clément Viktorovitch a toujours occupé l’antenne en affichant ce statut : celui du docteur spécialiste en rhétorique ; celui qui ne vient pas donner son avis, mais qui vient mettre son savoir académique à notre service pour nous apprendre à décrypter le langage politique.


C’est d’ailleurs une position que l’intéressé continue de revendiquer aujourd’hui, quand bien même a-t-il depuis déserté les plateaux au profit du stream Internet.

À ce sujet, lors de sa première (et, à ce jour, seule) FAQ postée le 13 novembre 2025, il affirmait notamment ceci : « je me considère comme un chercheur en science politique, comme un analyste de la vie politique. Je ne me considère pas comme un activiste. Ça c’est mon travail : mettre en sens, éclairer, proposer des analyses, des interprétations, des remises en perspectives, avec toute la rigueur dont je suis capable, avec la méthode qui est la mienne – qui est une méthode académique – avec les références qui sont les miennes – qui sont des références universitaires – avec les valeurs qui sont les miennes également et que j’assume – et sans aucune prétention à la neutralité – mais parce que je considère que la neutralité n’existe pas – et que toute analyse politique est toujours engagée. Elle est toujours irriguée des valeurs de celui qui la porte. Si l’objectif de neutralité est une chimère, l’objectif d’honnêteté doit être celui que nous poursuivons et que je poursuis. »


Et c’est vrai que cette posture du sage, du vulgarisateur, elle se sent encore pas mal dans son contenu, notamment dans la plupart des vidéos de sa chaîne YouTube principale.

Alors, bien sûr, Internet a ses propres injonctions en termes de forme et le bon docteur a bien été contraint de s’y plier. Son format intitulé « les perles  », par exemple, relève plus du bêtisier que de l’analyse véritable. Il s’agit moins d’un moment de vulgarisation que d’une « capsule détente » qui aspire à attirer et fédérer un public large (et pas nécessairement politisé) ; ce que certains pourraient justement rapprocher de la démarche d’un Yann Barthès (et non totalement à tort.)

Néanmoins, à côté de ça, s’agglomère aussi sur cette chaîne principale toute une série de vidéos s’inscrivant pleinement dans la droite lignée de ce que faisait notre bon docteur sur les plateaux. Le mois dernier, par exemple, il réagissait à l’intervention impromptue et improvisée d’Emmanuel Macron lors du sommet Africa Forward qui venait de se dérouler à Nairobi. L’intervention a beau être courte et d’apparence anecdotique que Clément Viktorovitch la décortique malgré tout, puis la met en relation avec toute une série d’autres interventions et propos du Président français afin d’en faire émerger quelque chose de signifiant et révélateur. Or, ce quelque chose, pour le spécialiste en rhétorique, c’est que le Président de la République est manifestement animé par un imaginaire colonial et raciste ; imaginaire qu’il a régulièrement mobilisé, des débuts de son premier mandat jusqu’à cette intervention impromptue à Nairobi.

La formulation du constat en fin de vidéo est d’ailleurs révélatrice de la démarche affichée par le docteur. Après avoir produit sa démonstration, il rediffuse l’objet initial de son analyse et conclut de cette manière-ci : « Est-ce qu’il faut voir dans cette séquence du néocolonialisme ? Sans doute un peu. Est-ce qu’il faut y voir du racisme ? Je vous laisse le soin d’en décider. Est-ce qu’il faut y voir le poids écrasant, démesuré – et pour tout dire un peu ridicule – de l’ego de notre Président de la République ? Ça, ça me semble tout à fait hors de doute. En tout cas, ce qui est intéressant, c’est que cette séquence aura été pour nous l’occasion de revenir sur d’autres qui, elles, sont parfaitement explicites ; qui sont totalement établies, dans lesquelles on voit poindre, pour certaines un néocolonialisme, pour d’autre un racisme du Président de la République, qui sont proprement indéniables. »


On n’a pas, dans ce cas-ci, l’expression de celui qui entend livrer son opinion ou son ressentiment contre Emmanuel Macron ; que ce soit par rapport à sa personne, à ses actions ponctuelles, ou par rapport à sa politique générale.

Non, le vocable employé est sans ambiguïté : il y a la volonté manifeste de poser des faits ; d’établir des descriptions qui ne souffrent d’aucune contestation ; et cela indépendamment de ce que l’on puisse penser d’Emmanuel Macron. Il y a ce qu’il module prudemment – « Sans doute un peu... » ; « ça me semble » – et ce qu’il établit comme devant être acté : « totalement établies » / « proprement indéniables ».

Dans ce moment-là de sa vidéo, Clément Viktorovitch reste le consultant scientifique des plateaux d’information. Il ne vient pas juger pour nous – « je vous laisse le soin de décider » – mais il pose des faits qui nous ont peut-être échappés et qu’il convient de considérer pour qu’on puisse, chacun d’entre nous, établir des jugements personnels qui soient des jugements connectés le plus possible à la réalité des faits.


Cette posture de scientifique qu’il affiche dans cette vidéo est-elle factice ou trompeuse ? Pour ma part, dans cette vidéo-là, je ne trouve pas.

Bien sûr, le choix de commenter cette vidéo-là n’est pas un choix anodin. Il est commandé par les questionnements et les perspectives personnelles propres au chercheur. Une position que – pour rappel – Clément Viktorovitch reconnaît pleinement. « Toute analyse politique est toujours engagée, avait-il dit au cours de sa FAQ. Elle est toujours irriguée des valeurs de celui qui la porte. Si l’objectif de neutralité est une chimère, l’objectif d’honnêteté doit être celui que nous poursuivons et que je poursuis. »

L’autre question qu’il conviendrait donc de se poser, ce serait de savoir si la démonstration conduite dans cette vidéo l’a été honnêtement. Or, moi je considère que oui.

Est-ce valable pour toutes les vidéos ? Quel que soit le sujet ? Globalement, pour celles que j’ai vues, je trouve toujours que oui, c’est globalement le cas.

Certaines sont plus perspicaces dans leur analyses que d’autres, plus fines et rigoureusement documentées que d’autres (et on en reparlera plus loin), mais rien qui – selon moi – par rapport à la posture affichée et revendiquée par Clément Viktorovitch sur sa chaîne, puisse lui valoir une critique contradictoire, acerbe et nourrie.


Mais alors, dans ce cas, pourquoi le personnage divise-t-il autant ?

On pourrait être en droit de s’imaginer tout d’abord qu’en produisant de telles pastilles à l’encontre de personnalités politiques, le bon Clément s’en aliène mécaniquement les partisans. Cela signifierait donc, notamment au regard de l’ensemble de sa production, que « Clemovitch » s’aliénerait surtout un public orienté politiquement à droite, vu la surreprésentation des analyses portant sur les personnalités issues de ce champ spécifique du spectre politique.

Ce déséquilibre, facilement observable, l’influenceur ne le dément pas et, par ailleurs, va même jusqu’à le justifier : « en fait, quand tu regardes l’historique de nos vidéos, on traite davantage [le Rassemblement national]. J’assume de le traiter davantage. Je considère, moi, que le Rassemblement national, Eric Zemmour et aujourd’hui les Républicains, sont porteurs d’un discours qui est anti-républicain. J’ai toujours dit très explicitement que j’y étais politiquement opposé et donc je n’ai absolument aucun scrupule à traiter ces sujets-là et faire derrière des vidéos qui ont vocation à être relayée davantage.

Il a une autre chose qui est vrai, c’est qu’il y a une surreprésentation écrasante du gouvernement dans les vidéos qu’on fait. Cette surreprésentation du gouvernement est assumée. Elle est non seulement assumée, mais elle est en plus fondée théoriquement. Ma matière première, c’est l’analyse du discours politique. Quand on analyse le discours politique, on ne peut pas traiter tous les discours d’où qu’ils viennent de la même manière. La parole du gouvernement n’est pas semblable à la parole de l’opposition. Quand tu parles au nom du gouvernement, tu t’exprimes au nom de l’Etat. Le gouvernement est le garant du bon fonctionnement et de la bonne tenue du débat public. C’est la raison pour laquelle je leur consacre l’essentiel de mon temps d’antenne sur Twitch et l’essentiel de nos vidéos sur YouTube. » (FAQ du 13 novembre 2025)


Pourtant, à bien y regarder, les critiques les plus nourries sur lesquelles, moi, j’ai pu tomber, elles ne venaient ni de l'extrême droite, ni de sympathisants de partis au gouvernement. Non, elles venaient surtout de la gauche.

Rappelez-vous l’introduction de ce billet. Cet échange vif à l’encontre de Viktorovitch, eh bien sachez que c’est sur le tchat d’un influenceur ouvertement communiste qu’il a eu lieu.

À se fier d’ailleurs à cet échange qui a eu lieu lors du stream de Ribo, le principal grief retenu contre Clémovitch serait sa couverture de l’affaire Deranque durant laquelle il aurait « lâché » Arnault. Pourtant, quand je suis allé vérifier la chose en visionnant la vidéo que le bon docteur avait consacré à ce sujet – et je vous invite à vérifier vous aussi – je n’ai strictement rien trouvé qui allait dans ce sens. Non seulement il souligne à quel point les éléments qui lient cet homicide à LFI sont plus que légers mais, en plus de ça, il rappelle bien à quel point l’événement est à recontextualiser dans un cadre plus général de montée des violences de l’extrême droite.


Mais, dans ce cas-là, pourquoi, au sein de ce tchat, l’assimilation à Jean-Michel Aphatie s’est faite aussi rapidement ?

Clémovitch est-elle une chaîne particulièrement virulente à l’encontre de LFI ?

Si on se penche sur les productions de la chaîne principale, et si on ne s’en tient qu’au cent dernières vidéos d’analyses de discours postées, on constate que seulement dix s’attaquent à des figures ou à des organisations de gauche et que, parmi elles, seulement deux ciblent tout particulièrement LFI. La première date du 5 février 2026 et porte sur Sofia Chikirou quand l’autre sort à peine un mois plus tard, le 3 mars 2026, traitant cette fois-ci sur la fameuse polémique autour de la prononciation par Jean-Luc Mélenchon du nom de Jeffrey Epstein. Un timing resserré que les sympathisants insoumis n’ont pas jugé anodin dans la mesure où celui-ci coïncidait avec celui de la campagne des municipales. Mais aussi un angle d’attaque qui ne pouvait pas laisser indifférent puisque, dans les deux cas, il s’agissait de questionner du rapport de ces deux personnalités politiques à l’encontre de l’antisémitisme.

L’accusation en antisémitisme ou l’angle privilégié des forces de droite et du « centre » pour dénigrer LFI : faut-il percevoir là, de la part du docteur, un choix éditorial qui aurait été déterminé par un biais anti-mélenchoniste ?


L’air de rien, la question n’est pas si anodine que ça, surtout pour un contenu tel que celui qu’on retrouve sur Clemovitch.

Parce que, pour rappel, Clément Viktorovitch ne prétend pas produire du contenu neutre – il assume tout un ensemble de valeurs – mais il prétend malgré tout produire de l’analyse rigoureuse, honnête, factuelle. Or, si Clemovitch commence à user de sa posture institutionnelle d’universitaire pour faire passer, auprès de son public, l’expression d’un intérêt personnel pour une valeur à considération universelle, alors il rompt mécaniquement le contrat de confiance qu’il a établi avec son public. D’où ces deux questions que ce débat a mécaniquement fait émerger. La première, c’est celle que les sympathisants de LFI tendent à vouloir imposer à l’intéressé et qui consiste à savoir pour qui vote Clément Viktorovitch.

Quant à la seconde – et c’est celle qui, moi, m’intéresse vraiment – elle consiste à se demander si les analyses du bon docteur sont si honnêtes qu’il le prétend.


Et je me permets d’ailleurs d’insister sur ce point : moi je considère sincèrement que la question du vote du bon docteur est vraiment secondaire voire presque superflue. Le vrai enjeu c’est juste de savoir si son positionnement politique est susceptible d’impacter la rigueur ou l’orientation de ses analyses.

Ses deux vidéos consacrées respectivement à Sofia Chikirou et Jean-Luc Mélenchon étaient-elles particulièrement malhonnêtes ? Pour la première, il y aurait effectivement des choses à redire (et on en reparlera un peu plus loin) mais rien qui ne relève, selon moi, d’un biais électoraliste. Par contre, la seconde, je la trouve rigoureuse dans sa démonstration. Le docteur cible les éléments problématiques, il les source, il prend même la peine de préciser comment – de par sa position de descendant de Juifs – ces propos résonnent pour lui d’une manière particulière.


Alors oui, ça ne fera peut-être pas plaisir aux insoumis qu’on questionne la communication de leur leader, il n’empêche que Clément Viktorovitch ne se cache pas derrière son petit doigt quand il constate des éléments préoccupants dans la rhétorique de JLM ; quand bien même ceux-ci rentrent-ils en totale contradiction avec les combats actuels et passés du personnage.

Il me semble qu’il y a suffisamment de vidéos prenant la défense de LFI dans tout le contenu de Clemovitch – tout comme il y en a suffisamment pour s’en prendre à d’autres personnalités de gauche telles que Raphaël Glucksmann, François Hollande, Marine Tondelier ou bien encore François Ruffin – pour se convaincre que, si biais il y a, celui-ci n’est pas électoraliste.

D’ailleurs, il n’y a personnellement rien qui me choque dans le fait que Clément Viktorovitch tienne à garder ses engagements personnels secrets. En tant qu’enseignant d’histoire-géographie, je n’affiche pas non plus mes appartenances politiques devant mes élèves. J’en ai pourtant et n’hésite absolument pas à les revendiquer en dehors des institutions de l’Éducation nationale. Cependant, ma présence face aux élèves n’est pas celle d’un citoyen cherchant à échanger des opinions. Elle est celle d’un enseignant qui cherche à transmettre des connaissances et des compétences scientifiques. Et faire de sa position personnelle un non-sujet lorsqu’il est question d’aborder scientifiquement une question, c’est ce qui me semble être le meilleur moyen – aussi bien pour le professeur comme pour l’élève – de s’en tenir au cadre intellectuel que doit être celui de l’enseignement. Je ne dis pas que tous y parviennent, tout comme je ne dis pas que dispenser un savoir relève d’un acte neutre, mais je dis juste que, pour un universitaire comme l’est Clément Viktorivitch, cette posture est une norme. C’est d’ailleurs ce qu’a très bien rappelé Ribo – fils de prof – à son tchat : « il évolue dans des structures où c’est la norme de le faire. Moi je trouve ça con, mais c’est comme ça. Ainsi soit-il. Je peux comprendre. »


Seulement voilà, cette question du vote du bon docteur, il se trouve qu’elle n’est malgré tout pas tant que ça un non-sujet, dans la mesure où la justification qu’a produit Clément Viktorovitch face aux insistances de son tchat n’a pas vraiment été celle que je viens de vous produire. Or, il y a dans sa réponse de quoi comprendre ce qui est, pour moi, la vraie limite de son contenu.

« C’est quoi cette nouvelle manière de considérer que pour un analyste politique, c’est normal de dire le parti pour qui il vote ? s’étonnait-il lors d’un stream du début du mois dernier. [...] Si certains veulent le dire, ils le disent. Il n'y a pas de problème. Mais moi je viens d'un temps [...] où, au contraire, c'est très important pour garder ton indépendance de ne pas soutenir un camp ; de ne pas soutenir un candidat ; de défendre éventuellement des idées et des convictions quand tu les assumes [...], mais de s'arrêter là et de ne pas militer pour un parti ou un candidat parce que, là, tu passes ailleurs, tu vois. [...] Mais du coup, les gens disent "on ne sait pas d'où tu parles". Mais vous savez exactement d'où je parle : je parle de la place de quelqu'un qui ne soutient aucun parti, qui ne soutient a fortiori aucun leader, qui est critique de toutes et de tous, et qui a pris pour habitude de voter jamais pour quelqu'un qui l'enthousiasme. [...] Donc à partir du moment où je vote en avalant des couleuvres, eh bah je ne vais pas vous dire pour qui je vote. [...] Parce que, quand tu commences à faire la pub, c'est que tu endosses tout le reste. Et moi je ne veux pas endosser les conneries des personnes pour qui je finis éventuellement par voter en me bouchant le nez. »


Cette réponse-là, elle a bien évidemment été utilisée par les sympathisants insoumis afin de discréditer cet influenceur qui dispose d'une très forte audience à gauche mais qui refuse toujours de se plier à la ligne du parti.

Ainsi prétend-on, des streams de la Zawa aux vidéos de la PaduTeam, qu'au fond, si le bon docteur refuse de prendre position, c’est pour ne pas surtout segmenter son audience et ainsi « mieux faire tourner la boutique »

Et, sur ce point-là, eh bien j’avoue que j’aurais tendance à leur donner raison.


L’air de rien, je trouve qu’elle est quand même là, la grande limite de Clément Viktorovitch et de son contenu : il n’est plus simplement qu’un universitaire, il est aussi désormais influenceur.

Twitch et YouTube sont désormais ses activités centrales. Peut-être pas centrales en termes de revenus – parce que le bonhomme publie aussi des livres, fait des tournées avec ses spectacles – mais centrales malgré tout du fait que toutes ces autres activités ne deviennent fructueuses que par leur promotion auprès de sa communauté.

Il le reconnaît d’ailleurs lui-même. « De septembre à décembre 2023, je streame le soir et le week-end mais ça ne marche pas trop. J’ai du mal à me motiver. C’est un moment où je n’ai pas l’énergie du stream. Je n'ai plus envie de streamer de la politique. Du coup, j’essaye de faire autre chose. Bah l’audience est beaucoup plus restreinte. Et puis le spectacle, à ce moment-là, il commence à peine. C’était de début de notre tournée de rodage. […] Et au bout d’un moment, je vous avoue qu’effectivement, moi je voyais les mois qui passaient et, c’est vrai [...] la question de savoir comment je vais payer mon loyer a fini par se poser... »


Vivre en tant qu’influenceur implique de faire des concessions. Des concessions en termes de forme et des concessions en termes de fond.

Vivre en tant qu’influenceur, ça pose la question du public qu’on cible, mais ça pose aussi la question des sponsors qu’on ne veut pas s’aliéner. Ça implique d’entretenir sa « commu » en proposant un contenu long, régulier, durant lequel la proximité sera de mise…

Or, tu ne peux pas prétendre vouloir conserver ton indépendance intellectuelle quand, pendant deux minutes en début de vidéo, tu mets ton art oratoire au service d’un texte préécrit par Incogni pour t’expliquer pourquoi l’achat de leur prestation est indispensable.

Tu ne peux pas prétendre entretenir la distance propre au dispensateur de savoir quand, en parallèle, tu tutoies tout le monde, réponds aux blagues, et organise des sessions « perles de YouTube » et autres galéjades collectives.

Et surtout, tu ne peux pas prétendre à la rigueur universitaire quand, toutes les semaines, tu organises trois sessions stream de plus de trois heures chacune.


Ces « cafés rhétoriques » – car tel est leur nom – personnellement, je ne les regarde d'ailleurs pas.

Je ne vois pas ce qu’il pourrait en sortir de bon et – s’il devait en sortir quelque chose de bon – je me dis que ça finira bien par être repris dans une vidéo de la chaîne principale.

Seulement voilà, c’est dans ce contenu forcément inégal que les détracteurs du bon Clément vont se servir pour le tacler. Parce que – forcément – lors de streams aussi nombreux et interminables, tu ne peux pas pleinement maîtriser, contrôler, sous-peser tout ce que tu dis en permanence. Parfois, ça bafouille, c’est imprécis, voire même c’est carrément mal préparé.


Récemment, je l’ai vu se faire remonter les bretelles par la PaduTeam sur la question de l’immigration dans la pensée de Marx et, pour le coup, il a effectivement tendu le bâton pour se faire battre. Le pire, c’est que le correctif de la PaduTeam n’est, en définitive, pas si intéressant que ça, tant leur réaction n’est ici qu’un prétexte pour décrédibiliser leur cible. Et voilà comment, au bout du compte, après des heures de contenus brouillon, on n’en a finalement pas tant appris que ça sur la pensée de Marx.

Et ce problème, malheureusement, il a tendance à se généraliser. Forcément, à produire ainsi du contenu à des cadences effrénés – tout en ayant d’autres projets en parallèle – Clément Viktorovitch en vient à généraliser ce type d'approche superficielle et approximative, y compris sur les contenus plus courts et plus montés de la chaîne principale.


Rappelez-vous de la vidéo sur Sofia Chikirou dont je vous parlais il y a de cela quelques paragraphes. J’avais déclaré à son sujet qu’on pouvait y trouver des choses à redire. Or, le problème avec cette vidéo, ce n’était pas qu’elle attaquait Sofia Chikirou sur les mauvais angles, c’était juste que la démonstration produite n’était pas suffisamment rigoureuse pour ne souffrir d’aucune contestation.

Parce que, oui, comme affirmé dans cette fameuse vidéo, le choix des médias dans lesquels on entend mener sa campagne électorale n’est pas un acte anodin. Mais c’était évident que cette remarque, venant de la part d’un Clément Viktorovitch qui a commencé sa carrière médiatique sur CNEWS, allait pouvoir lui être retournée facilement à la figure.

Même chose pour ses déclarations concernant la Chine comme quoi il ne s’agirait pas d’une dictature. Au lieu de se contenter de l’effet produit par la déclaration, il aurait fallu aller au-delà en creusant le rapport parlementaire qu’elle a rédigé pour comprendre tous les biais et les insuffisances de sa déclaration.

Enfin, même bilan concernant son appel à comparaître dans l’affaire du Média. En ne questionnant pas l’intrigant timing du parquet, le bon Clément ouvre la voie au soupçon de complaisance à l’égard de cette action judiciaire, quand bien même la candidate insoumise a bien été reconnue partiellement coupable depuis.

Au bout du compte, seules les déclarations antisémites de la candidate et de ses co-listiers ont été, dans cette vidéo, convenablement traités et sourcés. Seulement voilà, en se montrant aussi superficiel et inégal dans son argumentaire, le bon Clément a offert le flan à une critique certes bien fallacieuse mais redoutablement efficace – à nouveau de la part de la PaduTeam – qui s’est même permis le luxe de passer une heure entière à « débunker » les trois premiers éléments de la vidéo tout en évacuant discrètement à la toute fin ce qui touchait à l’antisémitisme.


Et c’est en cela qu'il est dommage que la critique à l’encontre de Clément Viktorovitch et de son contenu se soit finalement cristallisée autour de la question de son vote et de son agenda secrets, alors qu’il suffirait juste de se poser calmement sur la globalité de sa production pour percevoir globalement ce qu’il en est.

Il y a notamment une vidéo qui, je trouve, est éclairante sur la position d’où parle vraiment Clément Viktorovitch, et c’est celle dans laquelle il entend nous vendre son concept (et le bouquin qui va avec) de « Logocratie ».

La logocratie, c’est quoi ? C’est considérer que la démocratie représentative est aujourd’hui en crise du fait de l’usage qu’en font ses dirigeants. Qu’il s’agisse de Macron, de Trump ou de leurs ministres respectifs, la vérité a désormais quitté la parole gouvernementale. Le mensonge est désormais un outil confusionnant qui a été pleinement normalisé pour faire fonctionner les institutions, tout comme la brutalisation constitutionnelle qui consiste à jouer des zones de flou des textes pour sortir de l’esprit de la démocratie.

Ce concept de Logocratie, j’entends qu’il puisse être vendeur pour qui n’a pas vraiment de culture politique, surtout qu’il est bien vendu par son auteur. Par contre, pour quiconque dispose d’un peu de bouteille sur la question, qu’il sourira en constatant la superficialité de l’analyse.


À écouter Clément Viktorovitch, la crise actuelle des institutions tient en l’usage qu’on en fait, mais elle ne tient pas dans les institutions en elles-mêmes.

Clément Viktorovitch, même s’il dit militer pour une démocratie davantage populaire, dans laquelle les citoyens seraient davantage sollicités et impliqués, ne semble pas concevoir l’ordre politique en place comme fondamentalement problématique. Il a le droit, hein ! Mais du coup, ça le positionne. Ça le positionne sur une ligne réformiste et, surtout, cela pose la focale de son attention sur le nécessaire investissement par les citoyens des institutions politiques existantes, notamment dans le but de mieux choisir ses représentants.

Est-ce que Clément Viktorovitch rappelle la nature du régime actuel ainsi que ce et ceux qui l'a fait advenir ? Questionne-t-il les rapports de classes dans ses analyses rhétoriques ? Est-ce qu’il questionne aussi la manière dont les structures de possessions et de production peuvent impacter le monde social et politique ? Non. Et encore une fois, il en a le droit. Mais – une fois de plus – ça le positionne encore davantage dans une perspective réformiste sociale-libérale .

D’ailleurs, même sa rhétorique parle pour lui. Quand bien même défendra-t-il mordicus les antifascistes dans sa vidéo sur l’Affaire Deranque qu’il ne manquera pas d’appuyer son dégoût viscéral pour la violence, qu’importe qui la produit, sur qui il la produit et dans quel contexte il la produit. Là encore, il en a le droit. Mais là encore, ça le positionne.


Ce positionnement, en soi, n’est pas un problème.

Il ne l’est pas tant qu’il n’impacte pas le travail d’analyste.

Seulement, toute la question – et la vraie question – est là : quand il refuse de questionner en profondeur les institutions – notamment qui les produit, comment elles fonctionnent , pourquoi et au service de qui – et quand il exclut des pans entiers des rapports d’interdépendances et de domination qui existent entre les humains comme peuvent l’être les rapports économiques – est-ce que Clément Viktorovitch ne bride pas son analyse ?

En ce qui me concerne – et je pense que vous l’aurez compris – cette question est, chez moi, purement rhétorique.


Et franchement, c’est dommage que la PaduTeam ait décidé, à partir de la vidéo sur Sofia Chikirou, de basculer en mode militant bas du front à l’encontre du bon docteur, parce qu’avant cela, elle avait su toucher du doigt ce problème que j’évoque ici.

Chris disait notamment ceci, dans une vidéo publiée le 27 octobre 2025 : « La limite chez [Viktorovitch], c’est la sur-analyse des discours et des actions personnelles. On va faire la même critique de l’autre coté quand il y a de gens qui nient totalement l’agentivité des individus, leurs stratégies, etc. Moi, je trouve que Viktorovitch, il met trop ça en avant et ça évacue les contextes socio-économiques. C’est logique parce que lui, c’est un professeur de rhétorique. »

Et l’air de rien, dire ça, c’est poser le questionnement central qui devrait tous nous animer face au contenu de notre bon docteur en sciences politiques. Est-ce que, au jour d’aujourd’hui, l’analyse de Clément Viktorovitch est réduite à une approche très focalisée sur les actions et paroles des acteurs institutionnalisés – au point d'en faire le coeur de notre crise actuelle – parce que c’est un biais induit par son activité de spécialiste en rhétorique ou bien est-ce que, au contraire, c’est la conséquence d’une simple stratégie de boutiquier consistant à faire fructifier économiquement un capital universitaire auprès d’un marché cible ?


Face à pareille question, je vous avouerais avoir ma petite opinion sur le sujet, mais histoire de rendre hommage à notre cher Clément, je ferais le choix de ne pas l’exprimer ici ; j’entends dans ce billet. Non pas que ça me dérangerait d’émettre mon sentiment sur la question, mais puisqu’il ne s’agit que d’un sentiment, et non l’aboutissement d’une vraie démonstration, je ne voudrais pas ici affaiblir mon propos et la réflexion à laquelle celui-ci invite.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je préfère conclure ce billet sur une simple mise en perspective. À faire le bilan : que retirer de ce qu’apporte Clément Viktorovitch au débat public et à la réflexion publique collective ?

Pour le coup, je vais rejoindre le Padu d’avant ; celui de 2025 qui considérait encore Clément Viktorovitch comme un « camarade ». Dans la continuité des propos de Chris, ce dernier disait : « quand j’écoute Viktorovitch, je n’ai pas l’impression d’apprendre grand-chose, tu vois. Mais peut-être que ce n’est pas fait pour me parler. Mais quand [...] tu touches comme Viktorovitch […] trois à quatre cents mille personnes, là ça peut avoir un intérêt, même si l’analyse reste limitée. »

En ce qui me concerne, c’est exactement ce que je ressens : ça ne m’apprend pas grand-chose, mais je me rends compte que, tout autour de moi, ça permet quand-même à pas mal de gens de faire tomber des masques, de clarifier les lignes de chacun et surtout d’amorcer une prise de conscience.


Le problème avec Clément Viktorovitch, c’est que, pour le moment, aujourd’hui, ce n’est que ça. Ce n’est qu’une amorce. Ça ne peut pas être considéré comme une fin.

La question reste maintenant de savoir ce que le bon docteur va faire de ce créneau qu’il occupe aujourd’hui.

Est-ce qu’il va se contenter de l’entretenir tant qu’il sera économiquement exploitable ; satisfait qu’il serait d’assurer son rôle dans le cheminement émancipatoire des masses ? Peut-être.

À l’inverse, osera-t-il se rendre compte que cette base n’est pas suffisante, qu’elle est limitante, et qu’elle peut être potentiellement dépolitisante si on s’en contente ? Et dans ce cas-là, poussera-t-il plus loin l’analyse politique ? Peut-être pas… Mais peut-être bien…

En tout cas, une chose me semble pour le moment certaine, c’est que le bon docteur ne pourra pas bouger de son créneau tant qu’il restera inséré dans ce cadre fort limitant du streamer.

Mais qui sait… Avec les millions qu’il doit se mettre en poche avec ses bouquins et ses spectacles, peut-être qu’à un moment donné, il pourra s’en libérer…

lhomme-grenouille
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le 4 juil. 2026

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