Les séries policières sont un exemple clair du fait qu’on peut raconter de plusieurs centaines de manières la même histoire. Quelqu’un meurt, son meurtrier est arrêté, générique de fin. A partir de là, il y a non seulement plusieurs moyens de mourir mais il en y a surtout beaucoup d’arrêter le meurtrier. Dans Cold Case, série de Meredith Stiehm produite entre 2003 et 2010, on se rappelle qu’il n’y a pas de prescription pour les meurtres et on rouvre les vieux dossiers, les biens nommés cold cases, de la brigade criminelle de Philadelphie.
Le temps n’a pas d’importance
La série raconte les enquêtes de Lilly Rush, détective chargée de cette section Cold Case. Tout peut amener à remonter une affaire : nouveaux témoignages, preuves… Lilly et son équipe ne choisissent pas spontanément telle ou telle histoire, elles semblent comme remonter à la surface. Il ne faut pas forcément y voir un aspect moral (un crime ne reste pas impuni éternellement) mais plutôt une logique cyclique ou, même si cela peut paraitre antinomique, hasardeuse. Ces petits éléments qui refont surface fonctionnent comme la classique madeleine de Proust : un élément qui accidentellement va réveiller autour de lui des souvenirs enfouis qui n’ont au fond pas grand rapport avec l’élément qui a provoqué le trouble.
Dans Cold Case, la justice est accidentelle. Certains pourront effectivement y voir la main du retour de karma, du destin mais c’est aussi la force de ses petits moments où la plus petite chose va provoquer dans un contexte particulier le plus grand trouble. Une photographie retrouvée dans un coffre devient la clé d’une énigme qui a marqué trois générations. Si un autre l’avait trouvé, l’histoire serait-elle la même ?
C’est aussi une des forces narratives de la série : faire reposer l’intrigue sur les témoignages. Forcément, si le meurtre a eu lieu il y a quarante ans, on est baisé niveau conservation des preuves et nouvelles analyses. Cold Case est une série profondément humaniste : l’humain est mis en avant, dans toutes ses failles et aussi sa grandeur.
Porter le poids du monde ne nous incombe pas
Même si les intrigues suivent la logique classique de la série policière, témoignage, rétractation, nouvelles informations, aveu final, elle montre souvent des hommes marqués par la culpabilité. S’ils n’ont jamais été arrêtés, ils n’attendent que le bon moment pour pouvoir avouer. Personne n’a oublié quand les êtres chers sont morts, que ce se soit passé hier ou il y a soixante ans. Si les hommes ont vieilli, tous ont gardé une part d’eux bloquée à cette époque-là, qui n’attend qu’un déclic pour disparaître.
Le poids de la culpabilité (que l’on soit véritablement coupable ou pas) ne disparait que quand, comme la série le montre littéralement à travers des effets de montage, on regarde le soi de cette époque et on le regarde droit dans les yeux. Que la réponse soit du défi ou de la compréhension, il y a eu le fait d’assumer, d’avoir enfin fait le deuil de son passé. Alors, les fantômes peuvent enfin partir. Malgré son ton profondément mélancolique, la série distille par petites touches des bribes d’humanité dans les histoires personnelles de l’équipe de Lilly. Un sourire discret d’un parent du défunt, une image fantomatique de ce défunt, qui nous regarde, heureux que son souvenir soit apaisé. Ce n’est pas le mort qu’il faut honorer, c’est son souvenir.
Au-delà de la question de la mort, c’est le processus de deuil qui est au cœur de Cold Case. Savoir vivre avec ses regrets, savoir qu’il y a des gens qui peuvent nous aider à comprendre notre peine, nous aider à la porter, peut-être.