Criminal Record
6.4
Criminal Record

Série Apple TV (2024)

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Saison 1 :

Londres. Un appel anonyme d’une jeune femme terrifiée à la police, brutalement interrompu, sème le doute dans l’esprit de June Lenker, jeune policière soutenue par sa hiérarchie qui cherche à renouveler les effectifs en incorporant plus de femmes et de personnes de couleur, et la pousse à remettre en question une ancienne enquête menée par un éminent détective, qui a conduit à l’incarcération d’un possible innocent.

Il est clair d’entrée de jeu que cette co-production américano-britannique qu’est Criminal Record coche toute les cases idéologiques bien-pensantes du moment. Son sujet semble avoir été écrit par une AI à qui on aurait demander d’écrire l’histoire le plus « woke » (pour reprendre cette fois le terme à la mode chez les bons vieux réactionnaires de chez nous) possible : racisme, masculinité toxique, violences domestiques, brutalités policières, drames de la pauvreté dans les banlieues, fascination pour le fascisme, corruption dans l’administration, erreurs judiciaires, négligence des personnes âgées, etc. La barque est pleine, et la série de Paul Rutman prend rapidement des apparences de quasi-caricature.

Mais l’autre problème, plus grave celui-ci, de Criminal Record est que son scénario est d’une redoutable maladresse, et pèche à de multiples niveaux : d’abord dans la manière dont il ne fait pas avancer son sujet principal (à l’avant-dernier épisode, on en est au même point qu’à la fin du premier, et une accélération improbable permet de résoudre l’affaire dans la dernière heure de la série), en particulier en s’égarant sur une autre affaire – celle du meurtre d’un enfant, par balle perdue, dans un parc du même quartier -, mais également en multipliant les embardées vers les histoires de personnages secondaires pas très bien écrits, dont la fonction est clairement d’allonger la liste des problèmes sociétaux que la série entend dénoncer.

Pourquoi alors, demanderez-vous, perdre son temps devant Criminal Record ? Eh bien, tout simplement parce que, comme c’est presque toujours le cas dans les séries britanniques, l’interprétation y est exceptionnelle, et balaie régulièrement toutes nos réserves. Cush Jumbo transcende avec un naturel confondant tous les stéréotypes que les scénaristes ont accumulés dans son personnage, et livre une interprétation à la fois mesurée et vibrante d’une jeune femme toujours à la limite de perdre pied face à la complexité de sa vie professionnelle et privée. Face à elle, le génial Peter Capaldi (oui, cette ancienne vedette de Dr Who qui nous a déjà bluffé dans le formidable The Devil’s Hour) joue dans le registre, rare chez lui, de la rétention, du contrôle total de ses expressions et de son langage. L’alchimie – mot qui n’exprime ici aucune empathie, mais plutôt une manière de s’affronter en permanence, avec différents niveaux d’agressivité mais aussi d’admiration mutuelle – entre Jumbo et Capaldi est totale, et porte de nombreuses scènes à l’excellence.

Quant au fin mot de l’histoire, il faudra attendre la toute dernière scène du film pour l’avoir, et l’ambiguïté qui a régné jusqu’au bout sur Criminal Record permet également de passer outre ses faiblesses d’écriture, et, au final d’en faire une expérience mémorable.

[Critique écrite en 2024]

https://www.benzinemag.net/2024/03/05/apple-tv-criminal-record-pour-ses-acteurs/

Saison 2 :

On ne peut pas dire que la première saison de Criminal Record, au-delà d’une interprétation remarquable (typique des séries britanniques, il faut l’avouer, et le répéter) nous ait totalement convaincus. Entre une accumulation forcée de thèmes socio-politiques dans l’air du temps, et ce qui s’avérait un indiscutable schématisme dans l’opposition entre la jeune enquêtrice idéaliste June Lenker (Cush Jumbo, une découverte) et le vieux policier manipulateur et à la frontière du « flic ripou », Daniel Hegarty (Peter Capaldi, fascinant comme toujours…), Criminal Record pouvait irriter. Ce retour sur les petits écrans, un peu plus de deux ans plus tard, traduit des ambitions plus larges. On quitte le terrain trop balisé de l’erreur judiciaire et du travail de fourmi nécessaire pour rétablir la vérité, allant contre les intérêts d’une partie de la Police, pour celui des tensions communautaires, de la radicalisation politique, et des fractures identitaires qui traversent désormais le Royaume-Uni. Plus de dysfonctionnement spécifique, centré autour d’un homme et de son équipe aux comportements douteux, on s’intéresse cette fois à un malaise collectif… qui fait d’ailleurs en ce moment la une des journaux Outre-Manche !

Suite à l’assassinat brutal d’un jeune musulman au cours d’une manifestation troublée par l’irruption d’un groupuscule d’extrême-droite, Lenker doit pactiser avec son ancien ennemi, Hegarty, qui est lui à la recherche de détonateurs qu’il pense être entre les mains de fanatiques bien décidés à faire exploser des bombes dans Londres, une ville qu’ils ne supportent plus de voir peu à peu noyée par l’immigration. Le mérite principal de cette nouvelle saison est d’admettre que les problèmes – sociétaux, politiques – qu’elle met en scène sont trop complexes pour se satisfaire d’une opposition simpliste entre le bien et le mal. Là où Hegarty incarnait auparavant une forme de corruption institutionnelle, il acquiert ici une profondeur nouvelle, tout en restant toujours aussi ambigu, et même capable de manipulations peu avouables : la question que pose Criminal Record est de savoir s’il n’est pas, in fine, l’un des rares à accepter le monde tel qu’il est devenu. Face à lui, June Lenker découvre progressivement les limites de son idéalisme, et se retrouve contrainte d’emprunter des chemins qu’elle aurait auparavant condamnés. La série gagne ainsi une zone grise qui lui faisait défaut, et qui vaut la peine d’être relevée.

A cette évolution s’ajoute une représentation convaincante de Londres, comme une ville fragmentée, traversée de communautés qui cohabitent sans toujours se comprendre, de mémoires contradictoires et de frustrations accumulées. Criminal Record ne porte pas de jugement, mais observe les conséquences de la complexité croissante d’une société, qui dépasse désormais les capacités des institutions – politiques, policières, sociales – chargées d’en assurer la cohésion. Le terrorisme d’extrême droite, qui est au centre de l’intrigue, est certes une menace réelle, particulièrement en Grande-Bretagne et aux USA, mais reste une manifestation parmi d’autres de ces tensions croissantes.

Criminal Record se montre d’ailleurs suffisamment intelligente pour éviter les caricatures. À travers le personnage de Cosmo (Dustin Demri-Burns, qui crève littéralement l’écran, en agitateur exalté sur le Net), l’une des réussites de cette saison, elle rappelle que les individus ne se réduisent jamais entièrement à leurs idées politiques, ni même à leurs actes. Détestable à bien des égards, parfois terrifiant, capable du pire, y compris de renier ses propres convictions, Cosmo conserve néanmoins une dimension profondément humaine, grâce à son amour pour Billy : cette ambiguïté fondamentale (on pourrait ajouter dans le même registre le sujet de l’infidélité conjugale de Lenker…) contribue à donner de l’épaisseur aux personnages, et surtout à un récit qui refuse cette fois les réponses évidentes.

Tout n’est pourtant pas parfait dans cette seconde saison : pendant plusieurs épisodes, Criminal Record semble hésiter entre les différentes pistes qu’elle souhaite explorer, accumulant les intrigues, se dispersant dans des enjeux confus, et se révélant assez ennuyeuse. Heureusement, la seconde partie parvient à resserrer son propos sans renoncer à la complexité morale qui fait sa richesse, retrouvant alors une tension dramatique qui ne la quittera plus jusqu’à son excellent dénouement.

On peut alors se demander si Criminal Record n’est pas désormais moins une série policière / un thriller classique qu’une réflexion sur la difficulté de conserver un minimum d’honnêteté et de morale, dans un monde qui semble ne plus nous offrir aucun mode d’emploi.

[Critique écrite en 2026]

https://www.benzinemag.net/2026/06/19/criminal-record-saison-2/

Eric-Jubilado
7
Écrit par

Créée

le 5 mars 2024

Modifiée

le 19 juin 2026

Critique lue 695 fois

Eric-Jubilado

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6

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