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Avec sa série Derry Girls, Lisa McGee est devenue une sorte de star des télévisions irlandaise et britannique, même si, en France, son travail est passé relativement inaperçu. Néanmoins, comme toutes les « révélations » de ce genre, McGee était attendue au tournant, et n’avait pas intérêt à « se planter » avec ce How to Get to Heaven from Belfast? (titre à l’humour froid et plein d’auto-dérision, hilarant, qui ne fonctionne pas, mal traduit comme toujours, en français par De Belfast au Paradis ?). L’intelligence de l’autrice irlandaise est de nous livrer un objet radicalement différent formellement, mais, si l’on y regarde bien, dans une jolie continuité thématique par rapport à Derry Girls. Le résultat : un autre triomphe critique « outre-Manche » (même si quelques voix divergentes se sont élevées cette fois…), et la même incompréhension dans l’Hexagone. Ce qui ne nous surprendra pas outre mesure !

Le point de départ de cette histoire d’une complexité délicieusement excessive – et c’est l’une de ses surprenantes qualités, en tout cas pour quiconque est fatigué de la simplicité, voire du simplisme des produits standards mis en ligne sur Netflix – est la réception par trois amies de la triste nouvelle de la mort d’une quatrième « copine de lycée » à laquelle elles sont irrémédiablement liées du fait d’un acte criminel commis ensemble à l’époque. Mais le fait de se rendre aux funérailles de celle-ci, dans un coin assez reculé de l’Irlande du Nord, va revenir à ouvrir la « boîte de Pandore » sur ce passé qu’elles ont essayé d’oublier, et de résoudre, vingt ans plus tard, une énigme à côté de laquelle, dans leur naïveté, elles étaient complètement passées !

Inutile d’en dire plus, et de toute manière, une fois passés deux épisodes d’ouverture assez sages, le scénario de How to Get to Heaven from Belfast? ne va pas nous ménager, de surprises énormes en coups de théâtre pour le moins audacieux. Entre Belfast et – non pas le Paradis puisqu’il semble acquis qu’il n’y ait aucun itinéraire qui y mène – et l’Algarve dans le Sud du Portugal, la série va nous balader sans grand souci de vraisemblance (la vitesse à laquelle les voitures sont réparées en Irlande du Nord est par exemple étonnante !) dans une enquête policière très noire, qui réussit à être farfelue, en particulier au niveau des personnages complètement fous qu’elle aligne, et terriblement prenante : un défi, magnifiquement relevé par une Lisa McGee qui ose absolument tout, avec une audace rarement vue, non seulement dans une série TV, mais au cinéma.

Car, contrairement aux attentes des fans de Derry Girls, De Belfast au Paradis ? est une série chaotique, hantée par les fantômes du passé et de la culpabilité, et terriblement adulte (en dépit même des comportements immatures de ses trois héroïnes) : une œuvre déstabilisante, aussi bien dans le registre du polar que de la comédie, voire même dans ses quelques beaux moments d’émotion, qui refuse d’être confortable. Derrière une énigme assemblant psychanalyse, mysticisme celte, rébellion contre la religion catholique toujours lourde en Irlande, organisations secrètes recrutant des tueuses implacables, la série parle en fait de quatre femmes bloquées entre passé et présent, de leurs rêves ratés, de leurs traumatismes jamais digérés et, en particulier avec le très beau personnage de Greta, de l’impossibilité de « devenir quelqu’un d’autre ». Notre trio enquête moins sur une disparition que sur « ce qu’elles sont devenues ».

Et là où le travail de McGee est finalement beaucoup plus « politique » qu’il n’y paraît au premier abord, et prolonge Derry Girls, c’est que, après avoir parlé de l’adolescence pendant les « Troubles » (doux euphémisme couvrant les années de 1969 à 1998, pendant lesquelles les conflits ont fait rage en Irlande du Nord !), McGee parle de l’âge adulte après la fin de ces « Troubles » : si les conflits politiques et militaires sont terminés, les dégâts émotionnels restent et sont dramatiques. Sans même parler de l’obscurantisme religieux qui reste très présent dans toute l’île, et pas seulement dans sa partie nord « occupée par les Anglais », et auquel il est clairement difficile d’échapper, même quand on est une femme moderne, connaissant le succès professionnel, ou une militante pour les droits LGBT+.

Les amoureux du rock irlandais, du Nord comme du Sud, apprécieront les multiples clins d’œil et extraits (ah, les Undertones !), les fans de l’humour « britannique » y trouveront leur bonheur tant les dialogues mémorables sont débités à la mitraillette par le casting qui prend clairement beaucoup de plaisir dans l’exercice, les adeptes des thrillers complexes se régaleront de l’imprévisibilité des événements, mais répétons-le, c’est le chaos qui prévaut non seulement comme mode de narration, mais également comme langage émotionnel : comme si on avait affaire ici à une relecture de Twin Peaks, explosée par la culture irlandaise et une indomptable énergie féminine.

[Critique écrite en 2026]

https://www.benzinemag.net/2026/06/01/netflix-de-belfast-au-paradis-le-chaos-selon-lisa-mcgee/

Eric-Jubilado
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le 1 juin 2026

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