Fallout
7.2
Fallout

Série Prime Video (2024)

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Fallout : sous le pulp, une dystopie qui parle trop bien de nous

Je m’attendais à une adaptation de jeu vidéo assez classique : du spectaculaire, de la baston, des clins d’œil pour les fans, et un scénario prétexte pour aligner des scènes-spectacles. Une série “cool” mais vite oubliable. Et Fallout a fait l’inverse de ce que j’imaginais. Oui, elle est excessive, parfois carrément n’importe quoi, avec des scènes qui frôlent le cartoon. Mais derrière ce grand huit, elle propose une lecture du monde contemporain qui m’a surpris par sa netteté — et c’est précisément ça qui rend cette première saison aussi réussie.


Et c’est d’autant plus frappant que j’écris ça dans un moment où la rhétorique de la peur redevient un carburant politique très efficace, où l’actualité internationale ressemble de plus en plus à une succession de coups de force et de diversions, et où, en France, la norme semble glisser sans bruit : ce qui aurait choqué hier s’installe tranquillement aujourd’hui. Même la satire est parfois difficile à situer, quand certaines caricatures ou certains réflexes médiatiques paraissent davantage alimenter un imaginaire de désignation (et de suspicion) que défendre une liberté.


Un monde volontairement grotesque… et donc révélateur


La série joue sur un registre très particulier : une violence outrée, un humour noir, des situations absurdes, une esthétique kitsch rétro-futuriste. On peut trouver ça “trop”. On peut même trouver que certains gags tombent à plat, que la tonalité oscille maladroitement entre le tragique et le burlesque, ou que certaines facilités scénaristiques font lever les yeux au ciel.


Mais ce “trop” n’est pas seulement un défaut : c’est aussi une méthode. Fallout utilise l’exagération comme un miroir déformant. Et un miroir déformant, paradoxalement, peut rendre plus visibles certaines structures du réel. Ça force à regarder les mécanismes derrière les décors.


La question de la norme (et pourquoi c’est plus malin que ça n’en a l’air)


Un détail m’a particulièrement marqué : la scène où Lucy propose à Maximus “to have sex” avec une simplicité presque déconcertante, comme si elle lui proposait une balade. Elle parle de son intimité de manière très mécanique, très descriptive, comme si elle récitait une procédure. Chez elle, ce n’est ni une provocation ni une transgression : c’est normal, au sens plein. Elle a grandi dans un monde où la norme a intégré ça, l’a encadré, l’a rendu dicible — presque administratif.


Et en face, Maximus réagit comme si on venait de prononcer quelque chose d’interdit. Dans son monde, c’est impensé, c’est interdit, ou c’est entouré d’une chape de non-dits. La série est drôle à ce moment-là, oui, mais elle fait surtout quelque chose de très politique : elle montre que la norme n’est pas “naturelle”, elle est fabriquée. Et quand deux normes se rencontrent, ce n’est pas seulement gênant : c’est une collision de mondes.


Une critique politique plus tranchante qu’elle n’en a l’air


Ce qui m’a le plus accroché, c’est la dimension politique sous-jacente. Fallout ne se contente pas de raconter un monde post-catastrophe : elle parle de la manière dont on fabrique les conditions d’une catastrophe, et de la manière dont un “nouvel ordre” s’installe ensuite.


J’y vois une critique féroce du néolibéralisme quand il se durcit, quand il se transforme en système de contrôle total : une forme de totalitarisme managérial. Pas forcément le fascisme dans son folklore le plus évident (les uniformes, les slogans martelés), mais quelque chose de plus contemporain : la gouvernance par les procédures, la déshumanisation par les objectifs, la rationalité froide qui finit par justifier l’injustifiable. Dans cet univers, le pouvoir ne se présente pas toujours comme une tyrannie spectaculaire ; il peut prendre la forme d’une organisation “efficace”, d’un ordre “nécessaire”, d’une gestion “rationnelle” des vivants et des morts.


Et c’est là que la série devient plus intéressante que prévu : elle donne à voir un imaginaire où les managers, les cadres, les experts, les “optimiseurs” deviennent une classe dirigeante. Comme si le monde d’après devait être administré avant d’être habité. Comme si la catastrophe était un prétexte pour pousser jusqu’au bout une logique de contrôle déjà à l’œuvre avant l’effondrement.


Le maccarthysme : la “chasse aux sorcières” comme prétexte


Les passages dans le passé, pour moi, appuient très fort une autre idée : la série dénonce une forme de maccarthysme, la logique de chasse aux sorcières, poussée jusqu’au paroxysme. Toute cette histoire de “communistes” a quelque chose de terriblement familier : moins une description du réel qu’un mot-valise pour fabriquer un ennemi intérieur, désigner, trier, exclure, justifier.


Et on comprend bien que, dans la série, l’étiquette “communiste” est surtout un prétexte pour mettre en place un nouvel ordre. Ce qui résonne avec notre époque, même si les cibles ne sont plus les mêmes qu’à l’ère de la Guerre froide et de son bilatéralisme. On est dans une géopolitique plus multilatérale, mais la mécanique de la peur reste la même : changer d’ennemi, garder la recette. Et quand la recette revient, le mot “chasse aux sorcières” reprend tout son sens.


En France, j’ai l’impression qu’on voit aussi ces glissements : on radicalise facilement des forces comme LFI, qui ne proposent pourtant — selon moi — qu’un encadrement du capital, tandis qu’on dédiabolise l’extrême droite, qui sait souvent s’accommoder beaucoup plus facilement du néolibéralisme. Et c’est précisément ce genre de bascule de la norme que Fallout met en scène sous forme de satire.


On peut même rappeler une chose simple et glaçante : des basculements autoritaires ne se font pas toujours “contre” le système, mais aussi avec des alliances, des calculs, des compromissions — avec l’idée que “ça va servir” et qu’on pourra “contrôler”. Et c’est souvent là que le piège se referme.


La question militaire : l’effondrement pensé avant les autres


Autre point qui m’a frappé : la place des militaires et de l’anticipation. La série suggère — à travers ses institutions, ses réflexes, ses stratégies — que certains ont “pensé la fin” bien avant tout le monde. Et ça résonne fort avec le réel : les armées, depuis longtemps, s’intéressent aux risques systémiques (instabilité, ruptures d’approvisionnement, crises en cascade) bien avant que ces sujets ne deviennent grand public. Pas par humanisme : parce que c’est leur job d’anticiper les menaces, y compris celles qui mettent à nu la fragilité d’un système. Et l’idée que tout cela reste en partie discret, confiné, non débattu, colle terriblement à notre époque.


Dans Fallout, cette anticipation n’est pas présentée comme une sagesse protectrice ; elle peut aussi être une manière de prendre de l’avance, de s’arroger le futur, de décider qui mérite d’être sauvé et qui peut être sacrifié. Là encore, c’est “gros”, mais c’est lisible. Et quand c’est lisible, ça devient politique.


Une série qui fait confiance à l’intelligence du spectateur


Ce que j’ai apprécié, c’est que Fallout incite à voir “ce qu’il y a derrière” si on a un peu de jugeote. On peut la regarder au premier degré, comme une aventure post-apo fun et violente. Et ça marche. Mais on peut aussi y lire autre chose : une satire de la civilisation du branding, de la propagande douce, de la hiérarchie acceptée parce qu’elle a l’air confortable, de la violence maquillée en “nécessité”.


C’est un peu le charme des univers riches : ils te divertissent, puis ils te laissent une écharde. Et tu te rends compte après coup que tu n’as pas juste consommé une histoire, tu as aussi absorbé une question.


Les limites : le risque de tourner en rond


Évidemment, tout n’est pas parfait. Le comique est inégal : certaines scènes jouent la surenchère jusqu’au point de rupture, et l’émotion peut être court-circuitée par une blague de trop ou un passage “cool” qui sabote la gravité. Il y a aussi un côté “on fonce” qui peut faire perdre de la densité à certains enjeux. Et surtout, la série a une limite structurelle : cette formule (excessive, satirique, pleine de mystères) peut finir par s’épuiser si elle ne renouvelle pas ses terrains de jeu. Le risque, c’est qu’à force de relancer la machine, on retombe sur nos pattes et on tourne en rond.


Mais pour une première saison, la surprise est là : elle tient son univers, elle installe des idées, et elle donne envie de voir si elle saura aller plus loin que le simple défilé de ruines et de révélations.


Verdict


Fallout m’a plu précisément parce qu’elle n’est pas l’adaptation “caricaturale” que j’attendais. Oui, c’est parfois trop gros. Oui, c’est parfois un peu raté dans ses effets comiques. Mais c’est aussi une satire qui vise juste : une fiction pop qui parle de notre présent — du pouvoir managérial, de l’anticipation sécuritaire, de la manière dont l’ordre se recompose après la rupture, et de la façon dont un système peut glisser vers une forme de totalitarisme sans forcément changer de vocabulaire.


En bref : une très bonne surprise, et une série qui divertit autant qu’elle gratte. Et au fond, ce qui fait peur, c’est peut-être ça : quand la dystopie a l’air “trop”, mais qu’elle ressemble quand même à quelque chose qu’on est déjà en train de normaliser. Si la suite parvient à ne pas s’auto-parodier et à approfondir ses sous-textes, elle peut devenir bien plus qu’un “produit dérivé réussi”.

chorizo
9
Écrit par

Créée

le 6 janv. 2026

Modifiée

le 6 janv. 2026

Critique lue 29 fois

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