Saison 1 :
On se souvient comment HBO a ramassé le jackpot avec sa brillante adaptation du jeu vidéo The Last of Us, et les cadres des studios Amazon en sont certainement restés verts de jalousie. Quelqu’un, lors d’une réunion marketing, a alors eu une idée géniale : puisque le plus grand succès de la maison dans le genre Sci-Fi est incontestablement The Boys, pourquoi ne pas imaginer une version série d’un autre jeu populaire, Fallout, qui ratisse le mise en adaptant le récit post-apo aux codes « gonzo » qui ont si bien marché pour The Boys ? Les cadres sont convaincus, ils votent en faveur de l’idée, et quelques mois plus tard, le verdict populaire… leur donne raison. Même les critiques semblent emballées par ce mélange de science-fiction, de thriller, de gore et d’activisme anti-capitaliste (une veine politique que la compagnie de Jeff Bezos exploite avec un visible délice…). Tout va donc pour le mieux, mais on est en droit de penser que Fallout n’est pas la réussite – hormis commerciale – célébrée un peu partout…
L’histoire paraît simple, mais – et c’est une indéniable qualité de Fallout – elle est beaucoup plus retorse qu’il n’y parait : la guerre nucléaire ayant été finalement déclenchée entre les USA et les « Rouges » durant les années 60, un certain nombre de privilégiés ont pu trouver refuge dans des « vaults », abris anti-nucléaires développés et construits peu de temps avant l’holocauste. 200 ans plus tard, les résidents de l’un ces « vaults » sont attaqués par des pillards venus de la surface, et Lucy se voit contrainte de quitter la sécurité de son environnement confiné pour aller chercher son père kidnappé. Ce qu’elle va découvrir, « à la surface » n’est pas exactement conforme à ce qu’elle attendait, et va remettre en question la totalité de ce qu’elle croit savoir…
Après une très belle introduction du personnage de Cooper Howard (Walton Googins, excellentissime, est l’une des grandes raisons de regarder Fallout, et c’est un bonheur de le retrouver des années après The Shield !) et de l’apocalypse nucléaire, on découvre dans le premier épisode le monde étrange des « vaults » (qui ne sont pas sans rappeler l’univers de Silo !). Et puis tout se délite, pour notre plus grand plaisir… jusqu’à une drôle de scène mi-western spaghetti, mi-film d’horreur de série Z, qui semble venir là comme un cheveu sur la soupe. On va alors réaliser que Geneva Robertson-Dworet et Graham Wagner nous ont concocté un drôle de potage aux grumeaux bien sanglants et à l’humour potache, qu’on va avoir du mal à ingérer : le mélange de genres, qui, il est vrai, fonctionne bien dans The Boys, a ici bien du mal à prendre. Est-ce dû en particulier à la production et à la réalisation de 3 épisodes de l’inénarrable Jonathan Nolan, déjà responsable de la catastrophe Westworld ? Ou bien est-ce tout simplement trop difficile de faire cohabiter dans une seule série une intrigue politique « sérieuse » et complexe, des scènes spectaculaires de SF rétrofuturiste (aux effets spéciaux néanmoins irréguliers), de la comédie burlesque et du gore sans limites ?
Qui plus est, l’une des grosses faiblesses de Fallout est ses personnages, qui, à l’exception de Cooper Howard / la goule, oscillent en permanence entre bouffonnerie et sérieux, et tendent à la caricature. Il faut ainsi plusieurs épisodes pour qu’Ella Purnell, d’abord oie blanche irritante, trouve le ton juste convenant à Lucy… Une solution qui échappera toujours à Aaron Moten, incapable de rendre son Maximus crédible !
Le meilleur dans Fallout réside dans les flashbacks où l’on voit Cooper Howard découvrir peu à peu les cuisines peu ragoûtantes de la grande entreprise où sa femme réussit professionnellement, et l’idéologie extrémiste d’un capitalisme ne reculant devant rien pour satisfaire ses actionnaires. Pour le reste, on en est réduit à osciller entre adhésion et répulsion, en passant par un stade fréquent d’irritation devant un scénario qui n’hésite pas à accumuler les invraisemblances (peut-être acceptables en jeu vidéo, mais beaucoup moins l’écran, comme ces fameuses potions magiques régénérant miraculeusement les joueurs… pardon, les personnages).
[Critique écrite en 2024]
https://www.benzinemag.net/2024/04/25/prime-video-fallout-melange-de-genres-instable/
Saison 2 :
La première saison de l’adaptation par les Studios Amazon du jeu vidéo Fallout nous avait clairement moins convaincus que les adeptes du jeu, qui avaient apprécié d’y retrouver les éléments clés de son univers intégrés dans un scénario plutôt malin. Pour nous, l’équilibre du mélange de genres semblait souvent précaire, voire franchement instable, et il n’était jamais réellement clair à quoi « servait » le rire, quand il venait bouleverser des scènes atroces ou dynamiter des problématiques « sérieuses ». Si Fallout a un sujet fort, et plutôt d’actualité, celui de la capacité d’une humanité cupide, dévoyée par le capitalisme à outrance, de provoquer une apocalypse nucléaire pour l’enrichissement de certains, Geneva Robertson-Dworet et Graham Wagner, les showrunners, n’avaient clairement pas le génie d’un Kubrick dans son Docteur Folamour quand il s’agit de représenter de manière satirique la responsabilité d’un groupe restreint dans l’avènement du « pire » pour l’humanité toute entière. Mais sans doute en demandions-nous trop à une simple « série TV populaire »…
Cette seconde saison marque un indéniable progrès sur certains points : la découverte du New Vegas et des multiples conflits qui l’agitent offre une belle amplitude à Fallout, et le foisonnement de personnages pittoresques et de situations extrêmes, en dépit d’excès gore pas toujours maîtrisés, permettent de renouveler l’intérêt d’un univers post-apocalypique finalement très original. Les studios Amazon y ont mis clairement les moyens, et le spectacle est régulièrement divertissant, voire même fascinant, surtout quand les aspects « western spaghetti » renvoient à certaines images des grands films de Sergio Leone.
Et puis les scénaristes jouent la bonne carte en approchant de manière sérieuse les conflits vécus par les deux beaux personnages que sont Lucy (Ella Purnell, pas aussi à l’aise toutefois quand dans Sweet Pea) et The Ghoul (Walton Goggins, magnifique, qui pourrait bien être à lui seul la principale raison de regarder Fallout). Sans même parler du personnage passionnant et ambigu de Hank McLean, qui permet à Kyle MacLachlan de démontrer que les années l’ont lesté d’une crédibilité bienvenue. Le dernier épisode (The Strip) est particulièrement fort, et on se retrouve même surpris du niveau émotionnel atteint par instants.
Il y a malheureusement un défaut important, qui empêche notre adhésion totale à Fallout : c’est un choix de narration et de rythme pour le moins maladroit. En multipliant les points de vue, en accumulant dans un montage parallèle « éclaté » les histoires, les scénaristes sacrifient et le rythme de la série, et l’adhésion du téléspectateur bringuebalé en permanence, aussi bien dans le temps (avec l’une des histoires les plus passionnantes narrée en flashback) que dans l’espace. Les scènes les plus fortes sont systématiquement fragmentées, sans laisser assez de temps à l’immersion dans l’action ou dans les conflits psychologiques, et leur impact se trouve quasiment toujours dilué. Avec un rythme moins frénétique, en nous laissant « vivre avec » ces drôles de héros confrontés en permanence à des choix moraux impossibles ou à des situations inextricables, Fallout gagnerait largement en puissance. Et en force de conviction…
… Et puis, si les deux derniers épisodes sont réussis, on n’échappe pas à l’impression qu’ils servent aussi à nous « vendre » la troisième saison, avec un empilement de pistes scénaristiques et une accumulation de nouvelles menaces encore inconnues qui viendraient rebattre toutes les cartes. C’est là un procédé manipulateur qui n’est pas des plus agréables.
[Critique écrite en 2026]
https://www.benzinemag.net/2026/02/08/prime-fallout-saison-2-ampleur-et-fragmentation/