Il paraît que Jury Duty est une petite merveille. Des critiques en extase, Internet en pleurs devant la bonté naturelle de Ronald Gladden. Permettez-moi d'émettre un léger, tout petit, infime désaccord.
Parce que oui, le concept est là : on prend un type lambda, on l'entoure de comédiens, on filme l'arnaque pendant des semaines. Sauf que le vrai tour de passe-passe, c'est pas celui qu'on croit. La vraie caméra cachée, c'est pas celle braquée sur Ronald. C'est celle braquée sur nous.
Jury Duty se vend comme un documentaire de la réalité humaine, mais se pratique comme un roman de propagande soigneusement annoté. On nous présente un "héros" avec sa belle âme et son altruisme de catalogue, mais on a visiblement coupé tout ce qui aurait pu le rendre, je ne sais pas... Agaçant ? Faillible ? Ou ne serait-ce qu'humain...
Le montage semble régi par une seule règle : si Ronald a une réaction quelconque, une seconde d'impatience, un moment de suffisance, hop, on coupe et on passe à la scène suivante où il aide une vieille dame à traverser la rue.
Et puis il y a ces faux raccord qui se voient comme le nez au milieu du visage : inévitables et légèrement obscènes. La scène de la mamie qui se drogue par exemple. On nous la montre, elle rit. Sauf qu'à y regarder de plus près, le montage oscille de façon schizophrène entre la montrer endormie, droguée, endormie, droguée, dans un rythme qui suggère davantage la salle de montage en surchauffe qu'une quelconque cohérence narrative.
Puis vient pour moi le problème le plus fondamental, celui qui transforme le tout en arnaque : la question de la perception. On voit les acteurs tenir leur rôle. On voit des situations fabriquées, mais souvent sans Ronald. Lui, que voit-il exactement ? On ne sait jamais vraiment si Ronald a vécu la même chose que nous, ou si le montage nous a fabriqué une réalité qu'il a perçue tout à fait différemment, voire pas du tout. C'est le paradoxe total de ce genre d'émission : le dispositif censé nous mettre dans la confidence et nous rapprocher de la vérité finit par nous en éloigner encore plus que Ronald ne l'est lui-même.
Au fond, Jury Duty c'est un peu The Truman Show mais où Truman serait in fine content d'avoir été manipulé, où les producteurs seraient célébrés pour leur gentillesse, et où personne ne poserait jamais la question : mais au service de quoi, tout ça ? D'une reflection sur la justice ? Non pas vraiment. D'une image? D'une marque? D'une plateforme de streaming qui a besoin d'un succès feel-good ? je sais pas...
Le dindon de la farce dans Jury Duty, c'est pas Ronald Gladden. C'est bien nous, bien calés dans notre canapé, émus devant un produit parfaitement huilé.
Délibéré. Coupable.