Un soir de 1987 sur TF1, chaîne publique encore pour quelques mois, je tombais par hasard sur une série allemande qui ne correspondait à rien de ce que j’avais déjà vu : Heimat de Edgar Reitz. J’ignorais complètement que cette œuvre-fleuve de 15h40 avait été récompensée à la Mostra de Venise 4 ans plus tôt. En fait, je ne savais rien sur le contexte ; je n’avais que 16 ans et j’étais fasciné par ces images d’une Allemagne des années 30 hors de tous les poncifs encore à la mode à l’époque. On me parlait régulièrement des « Boches », surtout dans mon Est natal tapissé de bunkers et la sortie familiale dominicale se faisait souvent du côté de la tranchée des baïonnettes près de Verdun ou à l’ossuaire de Douaumont. Là, sur l’écran, je découvrais le monde rural de la vallée de la Rhur qui ressemblait étrangement à mon environnement quotidien. Des gens « normaux » étaient complètement déconnectés des catastrophes de leur siècle et cherchaient juste à vivre les uns avec les autres, quels que soient leurs qualités ou leurs défauts. Ça ne ressemblait en rien à un monde idéal, mais aux joies et aux drames d’une vie ordinaire s’entremêlant sur des années jusqu’à arriver à mon « aujourd’hui » de l’époque. Beaucoup d’images, de situations ou de personnages sont restés dans ma mémoire, mais une était plus forte que toutes les autres même si je n’ai compris pourquoi que beaucoup plus tard : Khatarina, le personnage de la mère courage de la famille Simon. Cette famille servait de fil conducteur à cette chronique rurale. Ce personnage portait toute sa famille avec une force et un bon sens paysan impressionnant sans jamais tirer la couverture à elle. Elle passe d’ailleurs le témoin ensuite à sa belle fille qui s’inscrira exactement dans la même dynamique. (J’ai rarement vu au cinéma ou à la télévision de telles figures de femme, mais c’est un autre sujet.) Cette vieille femme un jour s’adresse à l’un de ses deux fils à l’aube de la Deuxième Guerre mondiale qui couve. Elle ne fait pas de politique, je ne suis même pas sûr qu’elle sache lire et toute sa vie est dédiée aux tâches de la maison et de la ferme. Elle lui demande comment il fait pour vivre aussi bien ? Comment il arrive à faire construire sa maison toute neuve et à rouler dans une voiture rutilante ? Celui-ci lui répond que c’est grâce aux crédits. Le regard de la mère s’assombrit, et elle lance quelque chose de l’ordre du : « Je ne comprends pas ce monde qui vit à crédit, mais tout ceci finira mal ». Il n’y avait aucune prescience dans sa remarque, aucun calcul savant et encore moins une culture académique des sciences sociales, mais elle avait raison. Certes, elle était un personnage de fiction récitant un dialogue écrit par un brillant cinéaste et universitaire, mais Edgar Reitz l’avait choisi « elle » pour incarner la pythie ! J’avais déjà pu remarquer dans mon environnement rural que les remarques les plus lourdes de sens et d’intelligence me venaient parfois de vieux illettrés et que les réflexions les plus formatées et les plus vides de sens venaient elles d’apparents notables ou de figures d’autorité. Les années passant, ce sentiment n’a souvent fait que de se renforcer. Non pas que l’intelligence de mes interlocuteurs était inversement proportionnelle à leur niveau d’étude ou à leur condition sociale, mais que les deux éléments n’avaient juste rien à voir...
Revoir Heimat aujourd'hui, 38 ans plus tard grâce à cette édition fantastique de Potemkine en Blu-ray parfaitement restaurée est un pur bonheur. Les comédiens, amateurs pour la plupard sont tous à 100% dans leurs rôles et incarnent toujours autant des archétypes d'une saisissante authenticité. La photo d'Edgar Reitz n'a pas pris la moindre ride. Chaque plan, chaque mouvement de caméra fait mouche et surtout fait sens ! La mise en scène quasi éthérée qui, telle un fantôme naviguant parmi des vivants qui ignorent le regard du cinéaste offrent à cette histoire une atmosphère toujours à mi-chemin entre le documentaire et la fiction. Une sorte de vérité tellement absente de la majorité des productions d'aujourd'hui...