Il y a des séries qui se regardent, et d’autres qui s’endurent. La Mesías, mini-série espagnole de Javier Ambrossi et Javier Calvo, fait clairement partie de la seconde catégorie. Sept épisodes comme autant de stations d’un chemin de croix intime et collectif, où les plaies familiales se mêlent aux stigmates d’une foi dévoyée. Une série dérangeante, hantée, sublime, qui m’a remué comme peu d’œuvres ces dernières années.
Tout part d’une image presque risible : un clip musical kitsch où cinq jeunes filles déguisées chantent leur foi devant une caméra. Leur gestuelle est maladroite, leurs costumes sortis d’un autre siècle. Mais pour Enric, caméraman solitaire, c’est une vision de cauchemar. Il reconnaît ses sœurs, perdues de vue depuis des années. L’enquête qu’il entame alors n’est pas seulement familiale, elle est existentielle : qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qui les a brisées ? Et pourquoi cette mise en scène grotesque lui semble-t-elle si familière ?
La Mesías est une œuvre sur la mémoire, mais une mémoire malade, fragmentée. Le passé ressurgit sous forme de flashbacks, de formats obsolètes (VHS, caméscope, numérique), comme si chaque époque portait sa propre texture émotionnelle. Les « Javis » orchestrent ce retour en arrière non comme une explication, mais comme un vertige. Le temps ne soigne rien ici, il rejoue, il contamine.
Au cœur de cette tragédie : la mère. Trois comédiennes, trois visages, un même monstre sacré. Montserrat est une prêtresse domestique, à la fois bourreau et victime, prophétesse et tyran. La série ne cherche pas à juger, mais à comprendre : comment la foi peut devenir enfermement ? Comment la violence se transmet par le langage religieux, les chants, les gestes quotidiens ? Rarement une série aura filmé la foi avec autant d’ambiguïté – ni satire, ni apologie, mais exploration d’un besoin profond de consolation.
Ce qui m’a le plus touché, peut-être, c’est le regard que La Mesías porte sur les images. Télévision, magnétoscope, home studio, réseaux sociaux : les personnages vivent à travers les écrans, s’y perdent, s’y rejouent. La série montre comment l’image peut être à la fois outil d’émancipation et prolongement du trauma. Elle interroge la manière dont on se représente, dont on se met en scène pour survivre. La caméra n’est jamais neutre ici : elle est témoin, juge, instrument de pouvoir.
Esthétiquement, c’est aussi un choc. Chaque épisode semble repousser les limites du cadre, mêlant pop culture, religion, thriller psychologique et comédie musicale avec un culot rare. Un moment, on croit voir du Lynch ; l’instant d’après, on pense à Almodóvar. Mais La Mesías trouve sa propre voix, quelque part entre le kitsch et la grâce.
J’en suis sorti bouleversé, abasourdi, un peu vidé. Et reconnaissant. Parce qu’on voit rarement la télévision oser autant. Parce que cette série parle de sujets difficiles – la famille, la foi, la transmission de la douleur – avec une intelligence formelle et une sincérité déchirante.
Et parce qu’en 2025, il faut du courage pour faire une série aussi vulnérable.