Avant toute critique de la série, et de ses 3 saisons existantes, il faut savoir qu’Amazon Prime Video l’a annulée en cours de route et que le visionnage suscite inévitablement un déchirement émotionnel à l’issue du 24ème épisode. Alors que la saison 2 pouvait matérialiser une conclusion ouverte correcte sur ce début de récit, la suivante se clôt en plein apogée d’un bouleversement amorcé, annonciateur d’une continuité épique que l’on ne verra malheureusement pas. C’est d’autant plus frustrant que cette ultime vague d’épisodes s’était permise de tricoter davantage son scénario pour mieux révéler l’étendue des forces à l’œuvre au sein de cet univers, sans que cela ne puisse aboutir.
Le show le plus époustouflant et qualitatif de la plate-forme n’augurait pourtant pas un tel engouement à son lancement, où le style et la tonalité des premières séquences rappelaient plus le cheap Les Chroniques de Shannara. Ce qui a inquiété, également, à la découverte des premiers épisodes, est l’adoption d’une représentation ethnique très hétéroclite, et d’une prédominance féminine, dans un esprit plus woke que sincère. La Roue du Temps adapte une série de romans fantastiques et tend davantage vers Dune dans son développement, au sein d’un univers plus porté sur l’aspect fantasy. On y découvre un ordre de matriarches, seules autorisées à pratiquer la magie pour défendre l’humanité contre les forces des Ténèbres, et un multitude de créatures barbares. La série débute sur l’avènement d’une prophétie où un élu se découvre des pouvoirs capables de faire basculer le destin du monde. La mythologie imaginée par Robert Jordan est suffisamment dense pour que l’ensemble des peuples, factions, tribus et personnages ait un ressenti très polarisé envers les forces de l’Ombre ou de la Lumière ; chacun y voit des desseins justifiés et il est parfois compliqué de se positionner. Certains antagonistes sont particulièrement bien nuancés dans l’écriture, en opposition à des "héros" que l’on ne supporte pas forcément. Il faut dire que les interprétations de Rosamund Pike, Sophie Okonedo, Daniel Henney , Josha Stradowski (surtout au traver de la S3), Natasha O'Keeffe, notamment, se montrent intenses en prestance et charisme, parmi plusieurs autres rôles qui parviennent également à convaincre.
La série bénéficie d’une qualité de production époustouflante, croissante au fil des années, et digne d’une production HBO. Elle a le mérite d’user judicieusement des paysages naturels à perte de vue pour y intégrer cet univers fantastique et ainsi y insuffler la grandeur recherchée. La saison 3 adopte, en outre, un ratio 2.35 qui accentue son caractère cinématographique. Plusieurs décors sont majestueux et certaines architectures donnent le vertige de par leur ampleur et foisonnement de détails. En saison 2, on apprécie la richesse et diversité des costumes, dont certains semblent inspirés par les œuvres de Tarsem Singh (ou encore Dune 2). La mise en scène est à la hauteur de l’abondance et de l'intensité du récit. Les effets spéciaux sont également soignés et brillent à travers des séquences virtuoses où toute la complexité de ce monde fantastique transparaît, tant via ses forces mystiques que son essence (ep 4 de la S3). Quelques épisodes sont opulents en batailles, excellemment chorégraphiées. Les climax couvent une intensité pleine de rage et de beauté, généralement magnifiée par les compositions musicales de Balfe qui s’améliorent grandement au fil des saisons, et soulignent la grâce, l’excentricité magique et la disparité de ce récit. Le mélange d’influences Folk et sonorités plus expérimentales rappelle inévitablement les thèmes de Zimmer pour les films de Villeneuve.
Pour ma part, c’est à partir du 4ème épisode (de la saison 1) que le conflit entre les différentes forces magiques se rend prégnant. Le show adopte alors une trajectoire plus sombre, à l’instar d’un Game of Thrones, tout en conservant la dimension enchanteresse des pouvoirs exposés. La saison 2 creuse généreusement dans la mythologie de cette saga pour nous en faire ressentir sa richesse. Grâce à un sens du récit épique maîtrisé, l’ensemble des épisodes se veut captivant. Enfin, l’ultime saison enchaîne rapidement des séquences fortes et poignantes, avec un peu moins de développement de personnages et un rythme précipité qui semble occulter pas mal d’informations, malgré ses quelques respirations contemplatives et visuels renversants. L’annulation qui a suivi est malheureuse tant La Roue du Temps est parvenue à s’élever en une œuvre phare de Fantasy. C’est une série qui sait exposer sans honte tout son contexte fantastique (pouvoirs, bestiaire, philosophies,...) tout en gardant une approche réaliste et brutale : on est alors entre le Seigneur des Anneaux, Westworld et Dune.