Il est rare qu'une adaptation, qu'elle soit cinématographique ou télévisuelle, d'une œuvre de littérature soit réussie. L'adaptation d'À la croisée des mondes sur grand écran avait été tellement catastrophique que le projet avait été abandonné après le premier film. La série, quelques années plus tard avait été largement plus réussie. Harry Potter fait partie des films qui ont plutôt bien réussi leur adaptation, même si de nombreuses choses étaient manquantes et on se demande ce que ça être la nouvelle série prévue. Enfin, plus récemment, l'adaptation en série de 100 ans de solitude présentait certes, des qualités et de nombreuses sympathiques choses, mais n'arrivait pas à captiver comme le livre.
Ici, autant le dire tout de suite, cette adaptation télévisuelle du Musée de l'innocence, le chef d'œuvre du prix Nobel de littérature turc Orhan Pamuk est très réussie. Pour une série Turque, et qui plus est, Netflix, la chose a de quoi surprendre ! En effet, Netflix nous a rarement accoutumé à de bonnes séries même si elle en est capable parfois. Les turcs, eux-mêmes, dans leurs séries ont du mal à aller à l'essentiel et cela donne des séries qui trainent en longueur et avec beaucoup d'incohérences. Ici, ils livrent une adaptation fidèle, ce qui facilite les choses. On note, la présence au casting d'Orhan Pamuk lui-même ce qui a de quoi rassurer. S'il a accepté d'apparaitre à l'écran c'est sans doute qu'il était convaincu par le projet et peut-être même qu'il y a participé en tant que consultant, comme c'est le cas de GRR Martin pour les adaptations de ses œuvres. Car en effet, l'adaptation est non seulement fidèle, mais soignée. En 9 épisodes de 50 minutes chacun, on va droit à l'essentiel.
Kemal Basmaci, riche jeune homme oisif a prévu de se fiancer avec la belle Sibel, jeune femme bien sous tous rapports appartenant à la bourgeoisie stambouliote. Jusqu'au jour où il entre dans la boutique Sanzelize et croise Füsun, une parente éloignée. Depuis qu'ils jouaient ensemble lorsqu'ils étaient petits, Füsun a bien grandi. Elle est devenu une très belle jeune femme, très désirable. Kemal va débuter une relation secrète avec elle et la retrouver régulièrement dans un appartement de sa mère transformé à l'occasion en garçonnière. Certains pourront voir dans cet appartement maternel une sorte de régression au stade utérin du jeune homme. Mais Kemal n'est pas un coureur. Il ne rencontrera pas d'autres femmes dans cette garçonnière mais seulement Füsun pour laquelle il développera une obsession dévorante. Car l'une des questions au cœur de l'œuvre est la suivante : n'y a-t-il pas toujours une part d'obsession dans l'amour le plus grand, le plus fort, l'amour-passion ? L'obsession de Kemal se manifestera par un fétichisme de plus en plus grand : il collectionnera les objets que Füsun a touchés et qui ont fait partie de leur passion qui sera aussi intense qu'éphémère, car Füsun disparaitra après l'humiliante cérémonie des fiançailles de Kemal auxquelles elle assistera avec ses parents après y avoir été invitée par Kemal. Le fétichisme de Kemal sera tel, que, non seulement il aura besoin de se réfugier dans cet utérus qu'est l'appartement, mais il ira même jusqu'à porter les objets à sa bouche, dans une sorte de parcours allant de l'utérus au stade oral.
Dans la seconde partie de l'œuvre, il retrouvera Füsun qui a déménagé avec ses parents dans un autre quartier, et qui s'est mariée avec Feridun, un modeste scénariste. Rapidement, un triangle amoureux se jouera entre eux, lors, d'abord de leurs visites au cinéma en plein air, jusqu'à leur fréquentation du ***, un bar fréquenté par les producteurs de bas étages et les jeunes aspirantes actrices. Mais Kemal, rapidement, avec la complicité du mari Feridun empêchera sa bien aimée de fréquenter ce milieu. Tel l'oiseau dans la cage, elle sera cloitrée dans sa chambre à dessiner justement des oiseaux, eux, libres. Kemal, après lui avoir fait croire qu'elle pourra devenir une actrice célèbre brisera son rêve la laissant avec le sentiment qu'il a gâché et brisé doublement sa vie. Alors que le problèmes semblent avoir été réglés et qu'un bonheur semble se profiler, la fin ne pourra être que tragique.
La série est très agréable à regarder. Pour tous ceux, dont je suis, qui ont lu le livre, ils seront frappés de la ressemblance que fait l'auteur des lieux et des scènes et de la manière dont ils sont montrés. Pour ma part j'avais l'impression parfois de voir ce que j'avais imaginé. Même le casting est excellent, qu'on aille de Selahattin Pasali qui interprète Kemal à Eylül Kandemir (Füsun) en passant par Oya Unustasi (Sibel). Certes, les mères, que ce soit Vecihe (Tilbe Saran) la mère de Kemal ou la mère de Füsun Gülçin Kültür Şahin, ne sont pas telles que je les avais imaginées, mais les actrices sont excellentes. La musique choisie est elle aussi excellente, avec plusieurs thèmes lancinants, dont le choix surprenant et très judicieux d'un air du groupe de post-rock Mogwaï. La série permet d'apporter un regard neuf pour ceux qui ont déjà lu le livre et de voir plus clairement certaines choses qui se trouvaient déjà dans le livre. Elle souligne ainsi et confirme le statut de chef d'œuvre du livre de Pamuk. C'est sans conteste une des grandes séries de 2026.