L'histoire suit Hikaru Gero, l'héritier d'un clan ancestral de tueurs à gages spécialisés dans l'art des poisons. Bien qu'il ait un bon fond, sa vie en marge de la société l'a rendu totalement inapte aux relations sociales et amoureuses. Tout bascule lorsque son clan lui impose un ultimatum : il doit se marier et concevoir un héritier, sans quoi sa petite sœur en couple avec une femme sera contrainte à un mariage arrangé avec un homme pour assurer la lignée. Pour éviter ce sort à sa sœur, Gero décide de se trouver une épouse. Il s'associe alors avec Mei Kinosaki, un brillant travesti spécialiste des arnaques au mariage qu'il devait initialement éliminer. Kinosaki devient ainsi son coach de rencontre officiel pour l'aider à naviguer dans le monde des rendez-vous amoureux tout en gérant des missions périlleuses de l'inframonde.
Le point fort principal de cette série, c'est d'abord son animation. Le studio Bones nous en met plein la vue avec des combats fluides et des effets qui magnifient les pouvoirs souvent loufoques des membres des clans d'assassin. La D.A est excellente, avec le choix d'une palette très "Color Pop": exit les tons sombres auxquels on s'attend pour une histoire de tueurs, bonjour les aplats de couleurs acidulés, rose bonbon, bleus cyans, jaune électrique, néons violets. Chaque technique de clan possède son propre code couleur pop, ce qui donne lieu à des combats qui sont des feux d'artifices visuels. La bande-son est à l'avenant, avec un arrière-goût de pop américaine des années 2000 qui ne sera pas pour nous déplaire.
Si le mélange des codes visuels est bien réussi, on ne peut pas en dire autant des genres et des thématiques. Ce que je reprocherais à cet anime, c'est de ne pas être allé assez loin dans son traitement de la queerness, qui constitue pourtant son originalité par rapport aux autres shônen. Qu'est-ce que c'est, la queerness ? Historiquement, c'est un mouvement politique lancé entre autres par des personnes marginales par leur situation sociale (sans-abris, drogués, fous) et/ou leur orientation sexuelle (pédés, gouines, trans, travelos, etc.) revendiquant face aux normes ou aux institutions sociales (notamment la famille) et politiques leur "bizarrerie" (queerness en anglais) en tant qu'elle est inassimilable. Quelles que soient les conceptions qu'on en a, et qui varient avec le temps, l'intérêt de la queerness réside dans l'affirmation tendue d'une certaine singularité face aux normes. Ceci dit, l'anime est la preuve vivante qu'on ne peut pas en faire une esthétique sans que ça ne pose un certains nombre de problèmes gros comme des éléphants dans un magasin de porcelaine. Voilà donc mes réserves à son sujet:
Il y a d'abord traitement de l'homosexualité de la sœur de Gero et le travestissement de Kinosaki. L'intrigue démarre parce que la sœur de Gero ne peut pas (ou ne veut pas) perpétuer la lignée de manière traditionnelle. Au lieu de questionner cette injonction patriarcale, le récit la valide dès le début : Gero doit se sacrifier pour que l'institution familiale hétéronormée soit maintenue. Quant au travestissement de Kinosaki, il sert souvent de ressort comique ou de fétichisation visuelle. Elle n'est jamais le point de départ d'un questionnement sur le genre. C'est une queerness "propre", vidée de sa charge subversive pour ne pas froisser le lectorat traditionnel du shônen.
Ensuite, il y a le métier de tueur à gages qui sert souvent d'écran de fumée. Le fait que les antagonistes soient des meurtriers sert trop souvent à mon goût de passe-droit pour excuser des comportements relationnels toxiques, obsessionnels ou dysfonctionnels. D'autre part, les barrières sociales et les traumatismes des prétendantes (souvent liés à leur vie criminelle) sont rapidement "résolus" par la gentillesse maladroite de Gero. Le danger de mort devient un moyen d'installer plus rapidement une intimité qui n'est qu'artificielle, remplaçant maladroitement un véritable développement relationnel.
On craint souvent que cette série ne tourne au "harem". Je dirais que le problème, c'est que c'est justement le contraire qui risque d'être le cas. Le "harem" laissait au moins la possibilité de subvertir la norme de la conjugalité. Or, comme l'évolution de Gero est lié à la réussite d'un projet de mariage, il n'y a plus aucune chance que cette norme le soit. Même en mettant toute la "gentillesse" dont un homme est capable dans l'écriture de son personnage, c'est un choix qui a des conséquences sur l'écriture des personnages féminins. D'abord, ça donne à celles-ci une autonomie qui n'est que de façade: les prétendantes ont beau être des tueuses d'élite ou des femmes de pouvoir, on a beau les montrer s'accomplir dans ce qu'elles font (ou montrer Gero les aider à le faire), leur trajectoire narrative converge trop rapidement vers la sphère domestique ou sentimentale. Leurs compétences et leur dangerosité sont présentées comme des anomalies ou des fardeaux, et on a l'impression pénible que Gero intervient pour les "sauver" de leur propre marginalité, en leur offrant la perspective immédiate d'une normalité de couple sans que cela ne soulève de questions. Ainsi, puisque, de toute façon, l'objectif final est l'institution du mariage elle-même, la singularité de ces femmes s'efface derrière leur fonction de "candidate idéale".
Nous n'en sommes qu'à la saison 1, donc j'espère que je me trompe sur ce dernier point. Pourtant, globalement il ressort pour moi de tout ça que l'anime utilise la queerness - en l'affadissant grandement - pour rendre plus "sympathique" le mariage japonais traditionnel et la politique de natalité à laquelle elle est fortement soumise depuis quelques décennies. Je veux bien que l'on montre comment la conjugalité pourrait être plus "queer", mais l'anime ne semble pas prendre celle-ci suffisamment au sérieux pour être convainquant.