Saison 1 :
Comment ne pas aimer Kurt Russell, l’inoubliable interprète de plusieurs des plus beaux films de John Carpenter ? Voilà quelqu’un qui, à lui seul, incarne avec un charisme surnaturel, le meilleur du film de genre, et qui, depuis des décennies, en est réduit à interpréter des seconds rôles dans des films qui le valent pas (la série Fast and Furious, ce genre…), en étant heureusement régulièrement intégré dans les castings de Tarantino (on n’oubliera pas non plus son dernier « grand » rôle dans Boulevard de la Mort, où il déconstruisait ses personnages mythiques de héros virils et marginaux en en révélant la part très obscure).
Monarch : Legacy of Monsters, la dernière aberration de la nouvelle « série de films » autour de Godzilla, des Titans et de King Kong, sortie sous format de série télévisée sur Apple TV+, ne va pas malheureusement jusqu’à lui proposer LE rôle principal de l’histoire, mais c’est seulement parce que cette histoire « familiale » n’en a pas réellement. Et ce qui est formidable, c’est bien que, sans rien forcer de son talent (Russell est comme, disons, un Gary Cooper à son époque, quelqu’un qui ne « joue » pas, il se contente juste « d’être » à l’écran !), c’est qu’il sauve à lui seul les longues dix heures de cette histoire sans queue ni tête. A lui seul ? Non, car l’idée géniale de MM. Black et Fraction, les showrunners, c’est d’avoir confié l’interprétation du même personnage – mais dans sa jeunesse -, Lee Shaw, un militaire reconverti dans la chasse aux monstres radioactifs par amour pour une jeune scientifique japonaise (qui lui préférera, inexplicablement, son collègue qui a pourtant tout d’une endive !), à son fils Wyatt Russell ! Il y a une ressemblance physique forte entre père et fils, ce qui n’est pas si courant, mais Wyatt a semble-t-il aussi beaucoup travaillé pour adopter les mimiques et le parlé de son daddy, et pour nous offrir ainsi une continuité du personnage totalement crédible à travers les décennies : un personnage et deux Russell pour le prix d’un, c’est vraiment une affaire ! Quand on pense qu’on aurait pu avoir droit à un affreux rajeunissement digital comme celui de De Niro dans The Irishman, ou de Harrison Ford dans Indiana Jones, on en tremble rétrospectivement !
En quelques mots, expliquons que Monarch : Legacy of Monsters raconte la quête d’une jeune Américaine vivant à San Francisco, ville dévastée par l’apparition de Godzilla, qui cherche à retrouver son père japonais disparu. Elle part à Tokyo, et là, va découvrir l’existence d’une seconde famille de ce père mystérieux, mais également d’une organisation secrète traquant les Titans, Monarch, dont ses grands-parents sont à l’origine. La série va faire alors des allers-retours entre les années 40-50, qui voient la fondation de Monarch par un trio constitué d’une scientifique japonaise, d’un scientifique américain et de Lee Shaw, et l’époque présente.
Si elle nous offre quelques (rares) belles apparitions de monstres dans des paysages spectaculaires – le désert arctique (qui nous permet de retrouver – au moins en nous – des échos de The Thing), le Sahara -, Monarch : Legacy of Monsters n’est pas un « film de monstres », et décevra sans doute gravement les aficionados du genre. C’est beaucoup plus une sorte de grand mélodrame amoureux (le triangle des fondateurs de Monarch) et familial (la recherche d’un père disparu mais plus intéressé par les monstres que par ses enfants), sur lequel les scénaristes ont maladroitement brodé des péripéties qui ne font pas de sens. Avec une multitude personnages inutiles qui sont abandonnés sans état d’âme par le récit sans qu’on comprenne à quoi ils ont servi, avec des fils narratifs qui se révèlent sans issue, Monarch : Legacy of Monsters est une belle pagaille… qui arrive pourtant, dans sa toute dernière lige droite, à trouver son sujet et son style : une fois nos héros égarés dans « l’Axis Mundi », sorte d’univers parallèle intermédiaire par où transitent les Titans (si on a bien compris…), la série abandonne son semblant de sérieux et de « réalisme » et arrive parfaitement – enfin ! – à concilier le mélodrame et une atmosphère très « cheesy » de film de série Z pour un dernier épisode – le meilleur des dix ! – complètement réjouissant.
In extremis !
[Critique écrite en 2024]
https://www.benzinemag.net/2024/01/20/apple-tv-monarch-legacy-of-monsters-saison-1-pere-et-fils/
Saison 2 :
Les responsables de Monarch : Legacy of Monsters semblent avoir entendu les reproches adressés par les fans du MonsterVerse à la première saison de leur série : il y a cette fois davantage de monstres, davantage d’action, davantage de destruction spectaculaire, davantage de connexions avec les longs métrages du MonsterVerse. Bref, davantage de ce que les amateurs de kaijus étaient venus chercher sur Apple TV+… avant de découvrir, non sans une certaine consternation, que la saison inaugurale passait beaucoup plus de temps à raconter les peines de cœur de ses personnages qu’à montrer Godzilla et ses potes monstrueux détruisant des villes entières.
Le problème, c’est qu’en corrigeant une partie de ses « défauts », Chris Black et Matt Fraction ont pris le risque de perdre au passage ce qui faisait son étrange charme. Car, comme nous l’avions souligné à sa mise en ligne, la première saison de Monarch : Legacy of Monsters était profondément bancale. Une longue errance narrative peuplée de personnages secondaires aussitôt apparus aussitôt oubliés, de sous-intrigues ne menant nulle part, de secrets artificiellement étirés sur dix épisodes, et de dialogues régulièrement embarrassants. Et pourtant, quelque chose de sincère survivait au milieu de ce grand bazar, hésitant constamment entre le mélodrame familial, le film de monstres, la série B de science-fiction et le soap opera générationnel… Il y avait évidemment la présence de Kurt Russell, toujours capable, à 75 ans passés, d’apporter en quelques regards fatigués davantage de cinéma que des bataillons entiers d’acteurs interchangeables élevés dans les franchises contemporaines.
La saison 2 est bien différente : plus disciplinée, plus structurée, plus clairement intégrée à la grosse machine du MonsterVerse. Plus de Titans, des enjeux plus « globaux », des connexions plus explicites avec King Kong et Godzilla. Désormais, Monarch ressemble davantage à ce qu’elle était sans doute dans l’esprit des financiers ayant ouvert leurs portefeuilles : un produit de franchise chargé de préparer les futures extensions cinéma du MonsterVerse. Les anomalies quasi oniriques de la première saison deviennent cette fois un territoire cartographié, expliqué, rationalisé. Exit le vertige « psychédélique », place au manuel d’utilisation. Comme si les producteurs de 2026 avaient oublié l’une des grandes leçons du cinéma fantastique – mais pas que : trop d’explications tuent l’imaginaire.
Mais bon, heureusement, Monarch continue malgré tout à fonctionner… au moins par moments. Dès qu’un épisode ralentit pour laisser respirer ses personnages, dès qu’un acteur impose un peu de présence humaine au milieu du vacarme numérique, dès qu’un Titan surgit dans toute sa dimension grotesque et mythologique, on retrouve quelque chose d’attachant.
Finalement, ce qui est très clair avec cette seconde saison, c’est que, alors qu’Apple TV+ veut transformer Godzilla et King Kong en franchise « de prestige” portant l’ADN de la plateforme, cet univers ne nous touche que lorsqu’il accepte sa propre idiotie. Lorsqu’il renoue avec ce que le « cinéma de monstres » a toujours eu de profondément enfantin, d’excessif, et de foutraque. La grande idée originale de la série était de rajouter au brouet grossier du cinéma kaiju de vrais personnages (Shaw et Keiko, avant tout) interprétés par des acteurs charismatiques (les Russells père et fils, Mari Yamamoto), et de laisser tout ça entrer en ébullition. Ce serait bien que la troisième saison en revienne à la recette initiale !
[Critique écrite en 2026]
https://www.benzinemag.net/2026/05/14/monarch-legacy-of-monsters-2/