Réparer l’âme sans parler d’amour

Deux solitudes, une lumière

My Mister est une œuvre qui me touche profondément par ce qu’elle raconte de la solitude, de la souffrance et de ces liens humains qui peuvent naître là où personne ne les attend. Kim Won-seok signe ici une réalisation d’une grande justesse, avec cette capacité particulière à filmer les êtres dans leur quotidien, leurs silences et leurs blessures sans jamais chercher à surdramatiser.

Le réalisateur confirme une nouvelle fois l’immense talent déjà démontré avec Misaeng, Signal, Arthdal Chronicles ou encore When Life Gives You Tangerines. Des univers différents, mais une même attention portée aux personnages et à ce qui se joue derrière les apparences. Avec My Mister, il pousse cette approche vers quelque chose de particulièrement intime.

Il faut également saluer le travail de Park Hae-young, scénariste dont l’écriture est devenue, au fil de ses œuvres, l’une des plus singulières du drama coréen contemporain. Avec My Mister, puis My Liberation Notes et aujourd’hui De notre mieux (We Are All Trying Here), elle démontre une capacité rare à écrire des personnages profondément humains, cabossés, souvent perdus face à leur propre existence, sans jamais les réduire à leurs blessures. Son talent réside notamment dans cette manière de faire naître une immense émotion à partir de situations apparemment ordinaires, des conversations, des silences, des trajets, des repas, des relations familiales ou professionnelles. Elle écrit les non-dits avec autant de précision que les dialogues et sait surtout donner une véritable épaisseur intérieure à ses personnages. Chez elle, la solitude, le manque d’estime de soi, l’échec, la fatigue du quotidien et le besoin de trouver sa place deviennent des matières dramatiques d’une puissance remarquable. My Mister en est probablement l’expression la plus aboutie. Une écriture sans facilité, sans pathos excessif, qui prend le temps de sonder l’âme de ses personnages et de montrer comment une rencontre peut parfois suffire à modifier le cours d’une existence. Son scénario a d’ailleurs été récompensé du Baeksang Arts Award du meilleur scénario, distinction qu’elle recevra également quelques années plus tard pour My Liberation Notes.

Au centre de la série, IU et Lee Sun-kyun forment un duo absolument remarquable. Deux générations que tout sépare.

Deux vies qui n'ont, en apparence, aucune raison de se rencontrer. Et pourtant, deux personnes qui vont progressivement se reconnaître dans leur solitude.

IU incarne une jeune femme dont la vie n'est pratiquement plus qu'une succession d'épreuves. La violence physique qu'elle subit, notamment de la part de son ancien compagnon, est particulièrement difficile à regarder. Elle est jeune, seule, pauvre, endettée et doit prendre soin de sa grand-mère. Elle a grandi dans la méfiance et la peur, dans un monde où chaque relation peut devenir une menace.

Son personnage est d'une dureté impressionnante, mais cette dureté n'est jamais gratuite. Elle est une carapace. Derrière elle se trouve une jeune femme profondément blessée, qui n'attend plus grand-chose des autres et qui a appris à survivre plutôt qu'à vivre.

Lee Sun-kyun lui fait face dans un registre complètement différent. Son personnage possède une famille, des frères, des amis, un travail, une vie sociale. Il est entouré. Et pourtant, lui aussi est profondément seul. Son couple se fissure, sa femme le trompe et une séparation devient progressivement une réalité. Mais cette souffrance est intériorisée. Il ne l'exprime pas comme une colère permanente. Il l'encaisse, comme il semble avoir encaissé beaucoup de choses dans sa vie.

Elle souffre parce qu'elle n'a presque personne. Lui souffre alors qu'il est entouré. C'est cette différence qui rend leur rapprochement aussi puissant.

La série aurait pu facilement basculer vers une romance en raison de leur proximité et de leur différence d'âge. Elle choisit heureusement une autre voie. Leur relation ne repose pas sur une attirance amoureuse classique, mais sur quelque chose de beaucoup plus profond, la reconnaissance de la souffrance de l'autre. Ils se comprennent parce qu'ils savent ce que signifie être seul. Ils se comprennent aussi parce qu'ils n'ont pas besoin de tout se dire. Leurs regards, leurs silences, leurs conversations parfois très simples deviennent progressivement le langage de cette relation particulière. C'est probablement ce qui me touche le plus dans My Mister. Cette série raconte la rencontre de deux êtres qui n'ont pas besoin d'être sauvés par un grand geste héroïque. Ils ont simplement besoin que quelqu'un les voie tels qu'ils sont.

Le travail constitue le point de rencontre entre ces deux générations. C'est cette ligne qui leur permet de se côtoyer malgré leurs différences sociales, leur âge et leurs existences totalement opposées. Mais leur rapprochement dépasse rapidement le simple cadre professionnel. Ils vont découvrir qu'ils portent chacun une forme de violence. Chez elle, elle est visible, physique, immédiate. Chez lui, elle est davantage intérieure, liée à l'échec, à la trahison, à la solitude affective et au poids d'une vie qui ne correspond plus forcément à ce qu'il espérait. Deux formes de souffrance différentes, mais une même incapacité à trouver leur place dans leur propre existence.

Kim Won-seok filme tout cela avec une grande sobriété. La mise en scène ne cherche pas à transformer chaque émotion en grand moment dramatique. Elle laisse vivre les personnages. Elle prend le temps d'observer leurs journées, leurs déplacements, leurs repas, leurs discussions, leurs silences. Cette lenteur est essentielle. Elle permet de véritablement s'attacher à ces personnages et de comprendre progressivement ce qui se cache derrière leurs comportements. Rien n'est donné immédiatement. Les émotions se construisent au fil des épisodes et finissent par prendre une ampleur considérable.

J'aime également énormément la place donnée aux personnages secondaires. La famille, les frères, les amis, les collègues... Tous participent à cette peinture d'une société où chacun porte ses propres blessures. My Mister ne se limite donc pas à son duo principal. Il construit autour d'eux tout un environnement humain dans lequel chacun cherche, à sa manière, une forme de bonheur ou simplement une raison de continuer. Et c'est là que la série devient particulièrement belle. Elle parle de la souffrance sans jamais oublier l'humanité. Elle montre la violence sans faire disparaître la tendresse. Elle parle de solitude tout en racontant la possibilité d'une rencontre. Et surtout, elle montre que l'on peut profondément changer la vie de quelqu'un sans forcément devenir son amoureux, son conjoint ou son meilleur ami. Parfois, être là suffit. Être là pour écouter. Être là pour comprendre. Être là pour empêcher quelqu'un de sombrer complètement.

Cette relation entre ces deux personnages est finalement une forme de réparation mutuelle. Pas une réparation magique, pas une guérison miraculeuse, mais cette possibilité de retrouver progressivement un peu de dignité, de confiance et d'espoir grâce au regard d'un autre.

Et comment ne pas parler de l'OST, qui accompagne la série du début à la fin avec une justesse remarquable ?

Elle participe pleinement à l'identité de My Mister. Mélancolique, douce, parfois déchirante, elle accompagne les personnages sans jamais écraser les scènes. Certaines chansons semblent prolonger leurs silences et leurs émotions. Elle donne à la série cette couleur si particulière, immédiatement reconnaissable, qui reste longtemps en tête. C'est une OST qui ne se contente pas d'accompagner les images, elle fait partie de l'âme de la série.

IU et Lee Sun-kyun sont magnifiques dans leurs rôles. Leur interprétation repose énormément sur la retenue, les regards et les silences, et c'est précisément ce qui rend leur relation aussi crédible et émouvante. My Mister est une série sur deux solitudes qui se rencontrent. Sur deux générations qui n'auraient probablement jamais dû se rapprocher. Sur une jeune femme confrontée à une violence terrible et sur un homme dont la vie familiale se désagrège sous ses yeux. Mais surtout, sur deux êtres qui vont découvrir qu'au milieu d'une existence devenue difficile à supporter, la présence d'un autre peut parfois suffire à rallumer quelque chose que l'on croyait définitivement éteint. Une série profondément humaine, douloureuse, magnifique.

Et un immense coup de cœur.

PS : Et impossible de terminer cette critique sans ce rappel et cette mention sur Sondia et de "Adult" ("Grown Ups"). Il y a quelque chose de presque fascinant autour de cette chanson et de celle qui la chante. Sondia reste une artiste étonnamment discrète, presque insaisissable, avec finalement très peu d’informations et images disponibles sur elle. Elle ne s’est jamais imposée comme une chanteuse traditionnelle de premier plan et son nom reste largement associé à ses participations aux OST. Pourtant, avec "Adult", elle signe l’une des chansons les plus marquantes de My Mister. À l’origine, elle aurait même été sollicitée comme vocal guide avant que sa voix ne séduise suffisamment le réalisateur Kim Won-seok pour devenir celle que l’on entend dans la version définitive. Et quelle voix ! Fragile, grave, presque éteinte par moments, mais avec une intensité émotionnelle incroyable. La chanson possède quelque chose d’addictif, quelques notes suffisent pour immédiatement faire ressurgir l’atmosphère de My Mister, sa mélancolie, sa solitude, ses silences et cette humanité à fleur de peau. "Adult" n’est pas simplement une chanson ajoutée à la série, elle semble en être une extension émotionnelle. Elle dit presque ce que les personnages ne parviennent jamais à formuler. C’est aussi ce qui me fascine avec cette OST. On peut écouter "Adult" indépendamment de la série, mais il est presque impossible de l’entendre sans revoir My Mister dans sa tête. La chanson et le drama sont devenus indissociables. Et peut-être est-ce justement parce que Sondia elle-même demeure aussi discrète que sa voix semble encore plus mystérieuse. Une artiste dont on sait finalement peu de choses, mais dont la voix a laissé une empreinte immense.

Pour moi, "Adult" est tout simplement l’une des chansons qui représentent le mieux My Mister. Une chanson triste sans être désespérée, douloureuse sans être larmoyante, et surtout incroyablement juste. Elle colle à la série avec une perfection presque troublante. Et oui, je l’avoue, c’est le genre de morceau qui devient vite addictif.

https://www.youtube.com/watch?v=5a-tqIQc8RM&list=RD5a-tqIQc8RM&start_radio=1

Créée

le 16 mai 2026

Modifiée

il y a 4 jours

Critique lue 68 fois

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