Samurai Champloo
8.2
Samurai Champloo

Anime (mangas) Fuji TV, Animax (2004)

Il faut le savoir : en 2004, quand est diffusé pour la première fois ce Samurai Champloo, l'événement n'est pas anodin.

En 2004, Samurai Champloo, c'est surtout la deuxième série de Shinichiro Watanabe ; celle qui succède au légendaire Cowboy Bebop. Et ce n'est pas rien, à cette époque-là de succéder à Cowboy Bebop. Anime hors-normes, que ce soit pour le soin apporté à chaque secteur que dans l'agencement foutraquement bienheureux d'une multitude d'éléments qui auraient dû être culturellement incompatibles ; Cowboy Bebop relevait presque de l'heureux accident ; du bijou à l'éclat inattendu parce que bancal par nature. Forcément, après la découverte d'une œuvre pareille, on ne pouvait qu'être en droit de s'interroger. Et si tout cela ne relevait pas de l'accident ? Et si tout cela ne faisait qu'annoncer l'éclosion d'un véritable talent ?

Après tout, Samurai Champloo avait été développé sans les contraintes tortueuses de son aîné. Alors que pouvait bien donner une série de Watanabe sur laquelle il avait pleinement la main ?


Dès le générique d'intro, un premier constat s'impose d'emblée. Samurai Champloo, comme son aîné entend se poser comme une œuvre à part... mais à part « à la façon de son aîné. »

Parce qu'en effet, de la même manière que Cowboy Bebop avait saisi les esprits par sa proposition de mélange SF / jazz ; Samurai Champloo pose immédiatement sur la table une autre association improbable : chambara et rap.

Et la combinaison, forcément, surprend. Elle surprend à double titre. Elle surprend certes de par son incongruité d'un côté, mais elle surprend aussi parce qu'elle s'impose déjà comme une signature. Shinichiro Watanabe : l'homme des associations impossibles. Plus qu'une proposition, cette association a des allures de défi. L'homme a su mêler jazz et SF, alors pourquoi pas les combats de samouraïs sur fond de hip-hop ?


Le premier épisode transpire par tous les pores de cette étrange double identité : d'un côté la série à l'univers sans pareil, de l'autre la formule de Cowboy Bebop qu'on entend décliner et réadapter... Et le moins que l'on puisse dire, c'est que le résultat est... destabilisant.

L'habitué de la formule cowboy-bebesque ne pourra qu'être surpris de constater les similitudes de structure. Encore une fois, l'enjeu est de se faire percuter des genres et des gens qui n'ont rien à voir. Un vagabond intenable, un ronin taciturne et une serveuse ingénue se rencontrent un peu par hasard et vont faire un bout de chemin ensemble ; un peu par accident. Tout ça n'a pas vraiment de sens mais, comme pour son prédécesseur, on se doute que tout finira par se condenser plus tard. Ce n'était pas comme si on n'était pas en terra incognita. Il y a dans la synergie entre Mugen, Fuu et Jin, quelque chose qui rappelle quand même beaucoup celle qui animait le trio constitué par Spike, Faye et Jet. Malgré tout, force est de constater que la mayonnaise peine davantage à prendre. La réalisation a beau être de haut vol qu'on sent que la série se cherche encore dans sa manière de gérer son atmosphère hip-hop.

On tente certes, mais sans forcément réussir. Les transitions à base de scratchs symbolisent à elles seules cet amalgame formel mal abouti en attente d'être mieux forgé.


À dire vrai, il faut vraiment attendre les épisodes 5 et suivants pour voir la formule vraiment révéler son plein potentiel. Après trois épisodes aux enjeux mal définis et à la trame mal rythmée, la série se révèle tout de suite plus efficace sitôt abandonne-t-elle toute ambition tragique. Enchainant affaire d'artistes arnaqueurs, de marchands hollandais fugueur et de concours de bouffe, Samurai Champloo retrouve soudainement la légèreté et l'efficacité de son aieul.

Pour être plus précis, il se raccroche surtout davantage à sa formule. Des affaires indépendantes les unes des autres, engagées simplement pour satisfaire les besoins triviaux du quotidien.et pourtant, malgré ça, en tirant le fil de cette vaste farce, un univers se dévoile, une alchimie se constitue.


Jamais Samurai Champloo n'est aussi bon que lorsqu'il s'en tient à cette recette d'épisode-là.

Et parmi ceux-là, on saura retrouver un sacré paquet de bijoux. C'est qu'au-delà de ces récits fantasques et décomplexés – allant de match de baseball décidant du sort de l'archipel à l'exploration du maison de passe masquant des ateliers clandestins de faux monnayeurs – on retrouve aussi dans ces épisodes un art consommé de la mise en scène, de la mise en image, de la mise en couleur, voire même de la mise en chair.

Chaque plan régale, les rencontres détonnent, les cheminements surprennent. En cela, ces épisodes fonctionneraient presque comme des mondes à part entière ; mondes qui, en se jouxtant les uns les autres, finiraient par constituer à leur tour un univers à la fois fragmenté mais à la fois cohérent. Du Cowboy Bebop en somme, tout en aboutissant à autre chose de Cowboy Bebop.

La série se serait d'ailleurs limitée à ces épisodes qu'elle aurait pour moi une toute autre saveur. Mais, malheureusement, elle est donc loin de se limiter à ça...


C'en serait presque ma principale source d'incompréhension. Parce qu'il aura en effet fallu qu'à côté de ces réels moments de réussite, Samurai Champloo s'égare dans de longs diptyques bizarrement pensés. C'est long, statique, et ça cherche à raconter des choses dont, finalement, je me fous un peu. Parfois même, l'incongruité du fond s'associe à l'étrange paresse de la fadeur de la forme. À se demander s'il n'y a pas eu plusieurs équipes qui ont bossé sur la série tant les écarts – y compris en termes de qualité du dessin – sont flagrants.

En termes d'accumulation de tares, le diptyque dédié aux origines pirates de Mugen est un cas d'école. Le character design des personnages est douteux. L'intrigue est vraiment mal ficelée. Les décisions des uns et des autres interrogent. Ça n'apporte rien et c'est interminable.


Et dans ce cas-là aussi, la question pourrait clairement se poser de savoir si l'ombre de Cowboy Bebop ne serait pas la principale explication à ce déséquilibre.

Parce qu'à bien considérer tout l'ensemble, l'étalage de cette série sur 26 épisodes peut clairement se poser.

Pourquoi 26 ? Pourquoi pas moins ? Peut-être tout simplement parce que Cowboy Bebop en faisait 26.

Pourquoi cet affreux diptyque sur Mugen en position 13 et 14 ? Peut-être parce que, dans Cowboy Bebop, il y avait aussi un diptyque central sur le passé obscur de Spike. D'ailleurs les autres diptyques de ce Samurai se positionnent aussi dans la série là où, dans Cowboy Bebop, de simples épisodes prenaient la peine de raccorder avec les origines de nos héros.

Jusqu'à la conclusion. Dans ce Samurai Champloo, elle est juste calamiteuse, ne sachant assumer son ton et ses choix jusqu'au bout. Personnellement, j'ai eu du mal à comprendre un tel choix... Si ce n'est en invoquant – encore une fois – l'ombre du grand frère.


Comme Cowboy Bebop, à la fin, l'errement inconséquent de nos trois compagnons prend fin du fait d'un passé qui les rattrape. C'était le cartel pour Spike, c'est la bande de pirates pour Mugen. C'était la nécessité d'assumer son départ des forces de police et d'être devenu un loup solitaire pour Jet, c'est la nécessité d'assumer d'être passé du statut de samouraï à ronin pour Jin. C'était la quête des origines pour Faye... Et c'est là aussi la quête des origines pour Faye... Le cartel des dragons rouges est remplacé par le gouvernement japonais et c'est reparti comme en 98...

Sauf que la série ne semble se rendre compte qu'à reproduire l'instant mélancolique de Bebop, elle fait fausse note. Du coup, elle y va sans y aller. Elle mène son jeu de massacre tragique mais finalement sans assumer les pertes. À la fin, tout le monde est mort... Mais finalement revit comme si de rien n'était. Plein de bandages, une semaine de repos et c'est reparti. On fait comme si, au bout du compte, la conclusion n'avait pas eu lieu.

Et qu'on s'entende bien : que la série se décide de sauver nos trois lurons pour leur offrir un nouveau départ ; pour avoir fait de leur aventure à trois un baroud libérateur qui leur permettent de laisser leur passé derrière eux, moi ça ne m'aurait pas dérangé en soi. Mais dans ce cas-là, il faut que leur cheminement conclusif aille dans ce sens-là. Juste ça.

Prenons Jin, par exemple. Durant toute la série, on nous le présente comme un bretteur intègre qui se doit d'assumer une faute impardonnable dont on s'étonne même qu'il ait pu la commettre. Seulement voilà, au fil des épisodes – et notamment lors de cette conclusion – on finit par nous résoudre cette contradiction. Le maître de Jin allait livrer son école à une organisation criminelle. L'ère d'Edo rendant l'existence des Samouraïs caduque, il n'y avait qu'au service des yakusas que ceux-ci pouvaient espérer subsister. Ainsi en tuant son maître, Jin n'a fait que respecter les valeurs enseignées par le maître. Plus que ça : au cours de la conclusion, on apprend même que Jin n'a fait que se défendre d'une tentative d'assassinat mené par ce dernier. Ce qui signifie donc que fardeau que Jin a dû porter tout le long de ces épisodes a tenu à ceci : rester fidèle à l'enseignement d'un maître que celui-ci a fini par trahir. De là, la cohérence de l'arc de Jin – et la logique de sa conclusion – ne peut tenir qu'en un seul choix : soit il reste fidèle à ses valeurs et dans ce cas-là, comme tout bon samouraï, il est voué à disparaitre, soit, pour survivre, il accepte de rompre avec ce code qui l'a toujours défini. Seulement voilà, que fait Samurai Champloo ? D'un côté il nous montre que Jin, jusqu'au bout, entendra vivre sa vie comme un samouraï, allant jusqu'à utiliser une méthode apprise par son maître pour se sacrifier... MAIS – retournement de situation à la toute fin – il survivra malgré tout comme si de rien n'était. C'est pose comme ça, à la toute fin, comme si l'auteur était finalement revenu sur sa décision, n'assument pas la réalité du tournant tragique que, pourtant, toute sa conclusion a déroulé jusqu'à son terme.


Cette conclusion, elle fait vraiment tâche. Elle rappelle à quel point ce Samurai Champloo a tenté pendant 26 épisodes de trouver son équilibre, son identité et sa formule, mais sans jamais y parvenir vraiment. C'est ce qui lui donne un côté inabouti, pas suffisamment maîtrisé et donc mécaniquement frustrant.

Frustrant, oui, parce que malgré tous ses défauts, cette pose quand même quelque chose sur la table. Une proposition unique et précieuse. C'est ce qui fait que, personnellement, je lui pardonne beaucoup de choses. Et si je lui pardonne beaucoup, c'est parce qu'on a su beaucoup me donner en retour. Car quand bien même ce fourre-tout qu'est le champuru – ce plat japonais consistant à mettre un petit peu tout ce qui nous passe sous la main et qui a d'ailleurs donné son nom à la série – ne produit certes pas le même miracle que les errements de jazz improvisé qu'est le bebop, il y a quand même une saveur singulière que ce Samurai a su produire et qui, à elle seule, se révèle fortement précieuse. C'est qu'en malaxant les périodes et en multipliant les anachronismes, la série parvient – comme son aieul spatial avant elle – à dire quelque chose de son temps, de ses gens et surtout, ici, d'un certain Japon.


À la façon d'un Cowboy Bebop qui dépeignait un futur recroquevillé et désenchanté dans lequel quelques individus malmenés pouvaient malgré tout trouver un foyer et une compagnie auxquels s'attacher, Samurai Champloo nous brosse un Japon médiéval qui disparaît et dont certains comprennent qu'ils sont amenés à disparaitre avec lui. Il ne s'agit pas d'être nostalgique d'un temps qui n'est pas forcément heureux et tendre, mais juste de constater qu'il y a de la préciosité dans chaque instant et que, par le simple effet du temps qui passe, ces trésors auxquels ont été attachés finissent par être emportés avec lui.

C'était certes déjà le propos de Cowboy Bebop. Seulement en le transposant au chambara, Samurai Champloo parvient à porter sur ce genre un regard nouveau ; ce regard à lui. Dans Samurai Champloo, ce Japon crépusculaire ne perd pas de son caractère vivant et multiple. Il n'y a pas un monde d'avant qui s'oppose à un monde d'après ; simplement une mosaïque d'éléments qui, en un instant t, présente vit au travers de sa composition singulière.

En refusant la reconstitution historique au service d'un melting pot d'influences, de périodes et de contemporains anachroniques qui n'auraient jamais pu se rencontrer autrement que dans ce genre de champuru fictionnel, Samurai Champloo produit à la fois une proposition totale qui, par conséquent, peut vivre en dehors du temps.


Cette série, je l'ai découverte d'abord en 2005, puis redécouverte récemment en 2025. Entre ces deux moments, sa proposition est restée la même. Toujours autant d'actualité tout en flottant en dehors d'elle. Le temps a passé mais Samurai Champloo n'a pas vieilli. Toujours les mêmes limites, toujours les mêmes forces.

Ça ne fait pas d'elle un chef d'œuvre. En tout cas, à mes yeux, elle ne l'est pas.

Par contre, force m'est de constater que Samurai Champloo n'en reste pas moins une œuvre marquante, et surtout une œuvre qui compte.


Comme quoi, dans la vie d'un anime, il y a pire que de vivre dans l'ombre d'un glorieux cowboy.

Et même si le revisionnage de ce Samurai Champloo m'a confirmé dans l'idée que Shinichiro Watanabe sera surtout l'homme de cet improbable heureux accident que fut son premier anime, cette inégale récidive m'incite tout de même à reconsidérer l'intérêt à porter au reste de son oeuvre. Parce que, même si a l'ombre d'un cowboy, a pu fleurir un tournesol à ce point dressé, qui sait ce qu'on pourra trouver, après vingt fructueuses années.


To be continued.

Ses you later space samurai...



lhomme-grenouille
7

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Créée

le 4 déc. 2025

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