De l'impossibilité de la vengeance et du deuil

Qu’on se le dise d’emblée : Shozukai (pénitence en français) est un assemblage de facture étrange, non seulement en deux films mais aussi en quatre chapitres séparés pour finir avec un chapitre de conclusion. Les cinq durant chacun approximativement une demi-heure, soit un film de 2h00 et un film de 2h30. Exercice géométrique et stylistique finement maîtrisée? Non…mais toutefois loin d’être mauvais, avec de très bons passages et une mise en scène stimulante qui absorbe le regard dans un cadre intime et permet à insuffler une tension qui évite de décrocher malgré la longueur.

Un commentaire sur le titrage ou plutôt sur l’ordre choisi pour ce dernier, à savoir ; 1/ Celles qui voulaient se souvenir, 2/Celles qui voulaient oublier m’a paru bizarre, généralement en psychanalyse c’est le contraire qui se produit dans le processus de refoulement/souvenir…bref, critique du tout séparé : rendons hommage à la rigueur symétrique du réalisateur, Kiyoshi Kurosawa.

Le scénario très brièvement : un meurtre a été commis sur la personne d’une jeune écolière : Emili, 8 ans. Seules ses quatres camarades ont vu l’assassin mais s’avèrent incapables de décrire le coupable.

Celles qui voulaient se souvenir

Tout commence un peu dans l’air, pas ou peu de préambule ; le meurtre a lieu très vite afin de pouvoir commencer d’emblée à mener le projet cinématographique de l’enquête au travers de la singularité de chacune des protagoniste au travers de leur destin qui s’accomplit selon la prédiction du chatiment. La volonté aussi manifeste d’une forme qui soit parfaitement hétérogène se paie cher : les longueurs inévitable pour respecter le deal qui se font bien trop sentir et rapidement. L’esthétisme saute aux yeux, il faut dire qu’il est imposé par le scénario lui-même et le réalisateur gère parfaitement bien toutes les scènes d’intérieurs, sublimant cette atmosphère confinée avec une lumière tamisée, décors épurés, presque cliniques, au sein desquels les corps en présence occupent tout l’espace et font naître un véritable malaise. Ce dernier sera constant à chaque apparition d’Asako Adachi (Kyôko Koizumi), la mère d’Emili qui rappelle presque La servante de Kim Ki-Young dans sa manière de se mouvoir et sa présence glaciale. Elle est en effet presque fantomatique comme si elle n’était plus que le deuil de sa fille et une ombre venant châtier celles qu’elle tient les pour les responsables indirectes depuis l’au-delà. Seulement, son allure de juge impitoyable venu des enfers pourra se mettre en adéquation avec la réalité et là où son entreprise apparaît encore comme infaillible à la fin du premier film tant on se laisse séduire par l’apparence, ne cessera d’être remise en question dans le deuxième jusqu'à la désillusion finale d'une Asako éternellement endeuillée.

Celles qui voulaient oublier

Bien que d’une durée relativement imposante (2h30) ce second film est plus captivant, d’une parce qu’on est habitué au rythme qu’il (s’)impose et de deux parce qu’on fait davantage connaissance en profondeur avec cette Asako vers qui tout tend à converger et qui devient l’héroïne à laquelle on s’attache encore davantage car on nous invite à voir derrière la façade, un personnage humain et pétri de contradictions apparaît. Une vengeresse froide mais indulgente et fragile et dont le drame sera d’ailleurs celui de ne jamais pouvoir se résoudre à réellement accomplir cette vengeance qu’elle commence à pressentir comme futile, sentiment allant de pair avec un désespoir croissant. Elle incarne ainsi l’antithèse du personnage d’Uma Thurman dans Kill Bill. Là où cette dernière conservait ses émotions pour avancer, Asako tente maladroitement de les dissimuler et s’est construite une surface froide et artificielle qui ne parvient pas à masquer les failles de ses velléités de rétribution. C’est pourquoi cette histoire se clôt sur une longue scène où on la voit marcher, égarée dans la rue, à la recherche d’une utopique rédemption. Elle a été incapable d’accomplir sa vengeance et parle à sa fille morte de son désarroi.

Ce qui est très fort dans le film de Kurosawa, c’est précisément qu’il réussit à transformer cette mère éplorée en héroïne sans qu’aucune forme de vengeance ait néanmoins été accomplie et qu’elle demeure avec sa peine son spectre chéri dans une vision sombre, doublée d’un constat social tout aussi noir et d’une lucidité féroce et typique du cinéma japonais.

A l’instar du personnage de Beatrix Kiddow (Uma Thurman) de Kill Bill qui avait bel et bien quelque chose -sa fille BB- à récupérer au bout de sa vengeance (qui n’en était en somme pas vraiment une : c’est toute l’ambivalence de la vengeance tarantinesque), Asako, elle, comprend finalement dans un éclair de lucidité désespéré qu’aucune vengeance dans l’ici-bas ne pourra annuler ce drame ou au moins l’apaiser et encore moins lui rendre sa fille.

En ce sens Shozukai est véritablement un anti Kill Bill. Au niveau du propos il est plus proche de Sympathy for Mr Vengeance de Park-Chan Wook qui révèlait également l’échec de la volonté de rétribution dans toute sa dimension tragique.

Au final ce thriller policier en deux volumes est une réussite par sa probité à conserver un ton et un style qui lui assure une continuité cohérente du début à la fin et parvient ainsi à tenir un propos moral sur la vengeance tout en faisant évoluer de manière intéressante son personnage principal; évolution montrée au travers du prisme des autres, tantôt de leur vaillance tantôt de leur médiocrité voir leur infamie et ainsi accompagnée d’une sympathique satire sociale, souvent cruelle et efficace, qui rappelle beaucoup le style de Im Sangsoo (L’ivresse du pouvoir).
Zarathoustra93
8
Écrit par

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le 2 juin 2013

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