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La saucisse
Cette phrase devenu culte du JDG qui s'applique à grand nombre d'oeuvres sud-coréenne depuis quelques temps est particulièrement lassant. Cette série est ringard, ridicule, incohérente et la bonne...
le 21 mai 2024
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Ça monte et ça descend. Ça monte un peu, mais ça descend surtout.
Et ça aimerait tellement monter haut, haut, HAUT, jusqu’au Soleil.
Il y en un qui essaiera d’ailleurs… de le toucher, le Soleil. Il s’y brûlera les ailes, comme vous vous en doutez.
Encore ce symbolisme des escaliers, qui n’est pas sans rappeler le sublime et inoubliable Parasite de Boon Jong-Ho. Les Sud-Coréens s’empareraient-ils du thème de la « lutte des classes » ? Ça me fait ch*er en tant que citoyenne du pays de Jean Jaurès... mais on dirait bien que oui.
A propos de symbolisme, commençons par le commencement.
Cette « émission » complètement foireuse, n’en est évidemment pas une.
Ce n’est qu’une métaphore de la vie, métaphore qui nous laissera tous un goût sacrément amer en bouche : des hommes et des femmes qui courent inlassablement derrière le temps, pour amasser de l’argent.
Et dans ce monde, cet argent n’existe même pas, pas véritablement. Il est cette chose évanescente qui n’a aucune valeur intrinsèque. Un simple chiffre sur un écran, que nos huit amis peuvent éventuellement transformer en biens. Faut-il encore avoir la place pour ça, quand on vit dans un placard.
Voyons un peu qui sont nos huit marionnettes, car ils sont vraiment l’essence même de cette histoire. Ces archétypes sont travaillés avec une certaine finesse, et toute l’histoire tourne autour de leurs petites magouilles. A la manière de la Ferme des Animaux d’Orwell, je pense qu’on peut se risquer les attribuer à certains groupes sociaux.
N°1 : Le prolétariat avec un P majuscule, et la fierté en moins. On réalise à la fin de l’histoire qu’il ne vaut probablement guère mieux que N°8. Il a tiré le mauvais numéro, et ce à plusieurs moments de sa vie, c’est tout. Sa malchance nous rend empathique envers lui… mais son avidité et sa cruauté (parfois gratuite), le rend difficile à défendre. D’autant plus qu’avant que l’histoire ne finisse en enfer Dantesque, c’est initialement à lui qu’on donne les clés du jeu, il aurait pu se contenter de ce qu’il avait. Mais non, il n’y a bien que les clowns qui pensent qu’ils peuvent toucher le Soleil. Tant pis pour lui.
N°2 : Je suis certaine que les gens l’adorent celle-là, avec sa « Don’t Mess With Me » attitude. Un peu comme ce Malabar Orwellien, elle représente aussi le prolétariat… mais le prolétariat zélé, vigoureux, volontaire. Sa grande gueule et son honnêteté sans faille agacent autant qu’elles désarment. C’est très honorable d’être imperméable aux petites magouilles… mais c’est vraiment très stupide de rester obstinément aveugle aux conséquences des dites magouilles.
N°3 : Il est le protagoniste de l’histoire, même s’il est loin d’en être l’élément central. C’est notre Gilet Jaune : il représente la tranche inférieure de la classe moyenne, la fameuse petite classe moyenne « moyennement classe ». C’est cette classe qui vit sur le fil et qui peut à tout moment basculer dans le prolétariat. Il semble vraiment avoir un temps de retard sur tout le monde et subir les évènements. Comme pour N°1, bien qu’il me fasse la peine, il y a fort à parier qu’il ne vaudrait pas beaucoup mieux que les « grands » de ce petit monde, avec quelques zéros en plus sur son écran.
N°4 : Petite classe moyenne aussi, elle ressemble beaucoup à N°3 par certains aspects. Elle gémit un peu plus que lui, mais elle présente mieux. Elle a une capacité de rébellion proche de 0, ce qui signifie qu'elle a un meilleur potentiel « d’ascension sociale » (lol) que N°3, et elle est prête à toutes les compromissions pour ça. De la bonne classe moyenne, une bonne patte bien médiocre comme les hyper-riches les adorent. Ça tombe bien, je crois que N°8 cherche une serpillère.
N°5 : Qu’est-ce qu’elle est gentille cette dame, un peu trop même. On est toujours gentil quand 1/ on ne manque de rien dans la vie et 2/ quand trois gros poissons vivent au-dessus de vous. Elle représente probablement la classe moyenne supérieure, voire un début de petite bourgeoisie. Elle est probablement ce à quoi N°4 aspire devenir dans la « vraie vie ». Située assez loin dans la pyramide sociale, c’est surtout son expertise médicale qui lui assure une place indispensable, et donc relativement privilégiée.
N°6 : Pas le personnage plus intéressant, mais l’ingrédient incontournable pour mettre en place toute bonne dictature qui se respecte. Il n’y a pas de dictature possible sans police politique. Peut-être une forme de mafia avec lesquels les hyper-riches s’accordent bien volontiers ?
N°7 : Le chouchou de ces dames. Matériellement et culturellement, il est « de la haute », il appartient à la sphère de N°8. Mais éthiquement, il appartient à la même sphère que N°1, N°2 et N°3. Il correspond à ce segment de la haute bourgeoisie qui s’est faite elle-même, par son travail ou son talent. Il est privilégié car il jouit d’un certain confort et exerce à sa manière un pouvoir de domination sur les autres… mais il dépend lui-même de N°8 pour sa subsistance. Plutôt visionnaire, il est le seul à réaliser son inoffensivité, et à anticiper la tournure que prendra le jeu. C’est une sorte de Benjamin Orwellien en costume et avec un supplément d’honneur, car il est probablement le moins cruel de tous. Il luttera au maximum contre l'inévitable avènement de la dictature, mais il sait au fond de lui qu’il est désarmé, et que la seule chose qu’il peut à peu près manœuvrer est sa propre barque. Pas le sens du vent.
N°8 : Quel phénomène celle-là. Personnage vraiment très intéressant, s’il en est.
C’est l’archétype même de la richesse, mais pas n’importe laquelle : celui de l’extrême richesse, le Top 0,01%, la prédatrice ultime.
D’ailleurs, elle est mise à part dès le début : elle se débarrasse immédiatement de l’uniforme et elle ne mange pas avec les autres. Dès la première nuit, elle dépense tout son argent et s’octroie le maximum de luxe. Le jeu n’a même pas commencé qu’elle est déjà affranchie de toute contrainte, les dés sont jetés.
Elle est la seule pour qui l’argent et la nourriture n’est ni un problème... ni même une préoccupation! Et quand on n’a pas à se battre pour son steak… je suppose qu’on fait ce qu’on peut pour se distraire.
Par ailleurs, elle exerce une domination totale sur les autres. En effet, l’ascenseur amenant l’eau et les victuailles arrive d’abord chez elle, et ne peut que descendre.
Plus le temps passe, plus elle gagne de l’argent. Plus elle gagne de l’argent, plus elle creuse l’écart avec les autres, et devient irrattrapable.
Un petit bijou d’humour noir
Aux questions « mais qui a créé le jeu ? » et « mais qui regarde ? », les réponses sont les mêmes : personne. Evidemment. Au risque de le répéter : cette série est très allégorique et ne doit en aucun cas être critiquée comme si elle était une fiction. De toutes évidences, ce n’est ce qu’elle est.
Dans cet environnement fermé et plein de faux décors et faux costumes, elle est bien plus proche de la pièce de théâtre que du film.
Nous avons ici une belle satire de nos sociétés, le tout plutôt habilement présenté sous forme d’une télé réalité.
Et il faut bien avouer que tout y est !
Au début de la série, on commence par un semblant de communauté et d’égalité.
Qu’on soit riche, pauvre, beau, moche, en bonne santé ou infirme…Ce n’est pas grave, toute la compagnie se jette à corps perdu dans l’ascension des escaliers ! Tout le monde monte, tout le monde descend, ce serait presque beau.
S’enchaîne alors un semblant d’équité.
C’était sympa l’égalité stricte, mais n’oublions pas que nous sommes tous différents. Nous n’avons pas tous les mêmes besoins : certains ont besoin de faire beaucoup d’exercice, d’autres doivent impérativement se reposer. D’autres ont très faim, d’autres peuvent se passer de nourriture. Et hop, le ver est dans le fruit.
Viennent ensuite, sans grande surprise, les manipulations électorales et l’émergence d’une société inégalitaire : la mise en place d’un pouvoir fantoche.
Plus on avance dans les épisodes, plus cette société vrille vers la dictature autoritaire la plus totale.
Et pour finir, la salle blague de la fin : tu es né clown et tu resteras clown, longue vie au clown triste.
Et voilà, c’était la belle histoire de l’Humanité.
N’empêche que ça fait froid dans le dos tout ça.
The 8 Show met en scène des relations de dominants à dominés qui se nouent et se dénouent, mais retournent systématiquement au point de départ, quels que soient les événements développés au court de l'intrigue.
Ce qui est intéressant dans cette série est qu’il s’agit très clairement d’une analyse sociologique, mais à laquelle se mêlent des éléments de mathématiques pures, à commencer par un « simple » écart linéaire croissant. Les Coréens ont beau caracoler en têtes des classements éducatifs internationaux, N°1 ne se rend pas compte que sa gloutonnerie et son envie d’allonger le jeu au maximum… renforce l’écart avec N°8, lui offrant des ressources quasiment illimitées et ainsi, les moyens de sa dictature.
Pour illustrer les écarts d’accumulation entre les étages, le nombre d’or est également évoque par N°7, la fameuse « divine » proportion. Ce qui est donc sous-entendu est que ce à quoi nous assistons pendant les 8 épisodes de cette mini-série… serait le meilleur dont nous sommes capables ! La société la plus équilibrée serait celle qui hiérarchise les individus à la manière de The 8 Show. Sidérant.
Il y a petit contraste de forme qui n’aura échappé à personne : la période du jeu est filmée de manière réaliste et moderne, alors que les scènes de « vraie vie » ressemblent aux images d'anciennes télévisions à tube cathodique, probablement pour évoquer une certaine nostalgie et renforcer le fait que le jeu serait bien « réel », et la « vraie vie » serait révolue.
J'essaie de ne pas être trop biaisée par mon enthousiasme sans faille à l'égard des productions Sud-Coréennes, mais je pense sincèrement qu'on a encore là un petit joyau. Certes, un petit joyau de pessimisme. C'est une analyse de la fameuse « lutte des classes » dont je parlais en introduction, mais avec une bonne dose de brutalité et de cynisme comme ils en ont le secret. Une recette où les méchants gagnent souvent, et où "le gentil n'est pas si gentil que ça". C'est ce côté inéluctable et cette absence totale de moralité/moraline qui nous vide : à la fois la tête, l'esprit et le regard.
Pour résumer : ce n'est vraiment pas jojo tout ça, et je suppose qu'il faut avoir la sensibilité adéquate pour apprécier pleinement The 8 Show.
Cocorico je finis cette critique avec une citation de notre inestimable Emile Zola, car il aura formulé tout ça à merveille, bien avant nous tous :
Jamais vous ne serez dignes du bonheur, tant que vous aurez quelque chose à vous, et que votre haine des bourgeois viendra uniquement de votre besoin enragé d'être des bourgeois à leur place. (Souvarine, Germinal)
Créée
le 15 juil. 2025
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