Une de mes critiques les plus vues (et haïes) sur ce site date d'il y a bientôt 10 ans. J'y détestais, avec pas mal de candeur et un goût prononcé pour la provocation, la série acclamée The Wire.
Je n'ai toujours pas vu cette série, je ne l'ai pas reprise en tout cas, mais je me demande à quel point, avec les quelques années que j'ai traversées depuis, le gain d'expérience et de maturité, mon regard pourrait être différent.
Parce que depuis, j'ai vu et adoré The Americans. The Americans est d'une extrême lenteur. Tout comme The Wire. Mais je découvre à quel point la lenteur peut être un atout. Dans cette série, n'imaginez pas des revirements de situation à s'en décrocher la mâchoire, des plot twists du feu de dieu, des scènes d'action explosives aux quatre coins de Washington. Les personnages s'ennuient, se parlent à demi-mot, voyagent, téléphonent, surveillent, rêvent, dorment. Le vice est presque poussé trop loin dans la décriée saison 5, dont la critique et certains fans ont souligné l'apparente vacuité.
Du fait de cette lenteur notamment, sur l'ensemble du show, les intrigues ont une durée de vie immense, diluée, dans un enchevêtrement particulièrement complexe et maîtrisé - au détriment parfois d'une véritable tension dramatique. Ce choix "éditorial" explique à mon avis le manque d'intérêt que le public porte à The Americans - le grand public en tout cas. Il est facile d'abandonner la série tant elle se refuse de racoler l'audimat, et ce jusqu'au dernier épisode. L'histoire se raconte presque par elle-même ; on s'approche de ce sacro-saint "réalisme" que les critiques prêtent un peu trop souvent aux œuvres. Elizabeth et Phillip Jennings sont deux personnages complexes, torturés - humains, donc.
Autour d'eux, à côté d'eux, parfois très loin d'eux et de leur dichotomie changeante, des personnages qui les manipulent, qu'ils manipulent, qu'ils aiment, jettent, tuent, dans le ballet toujours insaisissable de ce conflit international qui les dépasse.
En parlant de ce conflit, The Americans est une série historique ; mais jamais elle ne devient "documentaire". Le destin du monde, qui semble parfois dépendre des choix et des actions de nos deux anti-héros, se joue dans la violence, l'arbitraire, le sexe, sans qu'une seule "raison" ou une seule motivation ne prévale. C'est le génie des scénaristes, à mon sens : montrer qu'il est difficile d'esquisser un schéma "manichéen" de ce demi-siècle. Que les causes et les conséquences ne dépendent pas que des décisions de deux gros groupes, mais d'une infinité d'opportunismes, d'occasions manquées, de malentendus - particulièrement dans ce contexte de guerre souterraine où les faux-semblants et les intermédiaires ne manquent pas.
Pour crédibiliser cette "démonstration" historique, les scénaristes/producteurs/réalisateurs ont mis le paquet : un gros souci du détail traverse les six saisons, avec une minutie quand il s'agit de montrer comment la technologie a évolué. Et c'est ça, aussi, qui fait la particularité de The Americans : sans jamais tomber dans l'anachronisme, les "aventures" des deux espions nous rappelle l'époque où il n'était pas si facile d'appeler quelqu'un, de trouver des informations, de repérer une cible… la lenteur de l'intrigue répond finalement au rythme de la vie dans les années 80.
Voilà un échantillon de l'approche "intello" qu'on peut avoir de ce show : ça crie de vérité, de précision, de détails, de tension en relief ; c'est de la télé honnête, réfléchie - on sent que les producteurs, les scénaristes, les acteurs ont eu toute latitude pour offrir une oeuvre de qualité, sans restrictions "marketing" ou presque. Mais alors, que dire au téléspectateur venu surtout pour s'amuser ? Pour ma part, je lui conseille la patience. Les fans l'ont dit pendant 6 ans de critiques sur Internet : mise à part pour la saison 5 comme on l'a dit, où là le bouchon a été poussé un peu trop loin, les péripéties de nos faux américains ont comme force de préparer des moments incroyables, beaux, prenants ; vu qu'ils sont rares et disséminés, les vrais moments d'action et de suspens prennent des dimensions beaucoup plus intenses que dans d'autres séries - "24", par exemple - où ils sont si fréquents, si mécaniques qu'ils en deviennent banals.
Si les téléspectateurs impatients apprennent à attendre - et c'est ce que j'ai dû faire ! - ils seront récompensés, pour au moins cinq saisons sur les six ; et encore, la 5e ne m'a pas paru si horrible que certains le disent. C'est sans compter la fin (pas de spoil, promis), qui est magistrale, manifestement anticipée depuis au moins trois saisons et sûrement imaginée en partie dès le départ - une des plus belles fins de série qu'il m'ait été donné de voir.
Le téléspectateur friand de rebondissements téléphonés et grisants pourrait aussi découvrir une série différente car elle ne tire quasiment jamais sur les ficelles scénaristiques les plus courantes. Pas de grands dialogues mécaniques, du type : "Oh non ! Comment as-tu pu me faire ça ?". Pas de révélations sorties de nulle part (du type : "Oh mon Dieu, c'était donc lui depuis le début !!!"). C'est parfois même l'inverse : ce qui devait arriver, ce qui DEVRAIT arriver n'arrive pas, tombe à l'eau, comme pour narguer le public. À l'inverse, des événements qu'on n'attendait plus peuvent péter à la figure, et montrent tout ce que l'intrigue, millimétrée, a dans le ventre.
Si vous faites partie de ces consommateurs de télévision rapide, comme je l'ai longtemps été - et comme je le suis toujours un peu, préférant "Nikita" à "Mad Men" - n'hésitez pas à donner votre chance à "The Americans", jusqu'au bout. Les scénaristes savent ce qu'ils font, du début à la fin, se laissant porter par leur propre expérience et celle dont l'histoire a laissé l'empreinte.