Winter Begonia
9
Winter Begonia

Drama iQiyi (2020)

Winter Begonia (titre original Bìn Biān Bùshì Hǎitánghóng, littéralement « Le bord des tempes n'est pas rouge comme le bégonia ») est une série télévisée chinoise de 2020, adaptée du roman en ligne de Shui Ru Tian Er, une œuvre de danmei , ce genre littéraire qui raconte les amours entre hommes, très populaire en Chine. La série compte quarante-neuf épisodes d'environ quarante-cinq minutes chacun. Réalisée par Hui Kaidong, elle est produite par iQiyi en coproduction avec Huanyu Film and Television et Jumo Film and Television. Yu Zheng, figure controversée mais incontournable du paysage audiovisuel chinois, en est le producteur exécutif et le directeur artistique.

Le tournage s'est déroulé dans les studios de Hengdian, cette gigantesque cité du cinéma où l'on reconstruit des siècles d'histoire chinoise, du décembre 2018 au avril 2019 , quatre mois de travail intense. Le budget, bien que non divulgué, est manifestement colossal : plus de deux cents costumes ont été confectionnés, dont plus d'une centaine entièrement sur mesure. Le pavillon Cheng et la tour Shuiyun ont été construits de toutes pièces pour les besoins du tournage. L'équipe des décors a passé six mois à préparer les scènes, visitant Pékin et Tianjin pour s'imprégner de l'atmosphère des années 1930. Pour garantir l'authenticité des scènes d'opéra de Pékin, le réalisateur a fait appel à Bi Guyun, un maître de quatre-vingt-dix ans, spécialiste des rôles féminins (qindan), ainsi qu'à ses disciples Yin Jun et Mou Yuandi.

La série a été diffusée sur iQiyi à partir du 20 mars 2020, avant d'être reprise par Beijing TV en août de la même année. Elle est aujourd'hui disponible sur plusieurs plateformes : Prime Video, Rakuten Viki, iQiyi.

L'opéra de Pékin, ou la révélation d'un monde

Il est des séries qui vous ouvrent une porte sur un univers que vous ne soupçonniez pas. Winter Begonia est de celles-là. Je n'avais jamais véritablement prêté attention à l'opéra de Pékin , cet art séculaire où les hommes se maquillent en femmes, où les gestes les plus infimes portent des siècles de codification, où la voix se brise en fausset pour atteindre des hauteurs presque irréelles. La série m'a plongé dans ce monde avec une générosité rare, comme si l'on m'offrait un billet pour un spectacle dont j'ignorais jusqu'à l'existence.


Shang Xirui, interprété par Yin Zheng, est un dan, un acteur masculin spécialisé dans les rôles féminins. Il est talentueux, obstiné, parfois insupportable, et c'est cette complexité qui le rend si vivant. Yin Zheng incarne ce personnage avec une intensité qui force l'admiration. On sent qu'il s'est donné corps et âme à ce rôle, qu'il a suivi un mois d'entraînement intensif avant le tournage. Ses scènes sur scène, lorsqu'il endosse les costumes brodés et le maquillage blanc, sont des moments de pur enchantement. Il y a dans sa démarche, dans ses gestes, dans le jeu de ses yeux, quelque chose qui transcende la simple interprétation. On y croit. On est transporté.

La série restitue avec une fidélité émouvante les coulisses de cet univers : les rivalités entre troupes, les répétitions harassantes, la fragilité des vedettes qui peuvent du jour au lendemain tomber en disgrâce. On comprend ce que signifie, pour ces artistes, de vivre pour leur art, de tout lui sacrifier. Le monde de l'opéra de Pékin, avec ses rites, ses superstitions, ses passions dévorantes, devient un personnage à part entière. C'est sans doute ce que la série fait de mieux : elle donne à voir, à sentir, à aimer une tradition que l'on croyait poussiéreuse et qui se révèle vibrante.

Au cœur de Winter Begonia se tient une relation. Celle entre Shang Xirui, le chanteur d'opéra, et Cheng Fengtai, le financier. Cheng Fengtai est un homme d'affaires revenu d'Occident, riche, cultivé, qui tombe amoureux de l'opéra de Pékin et, par ricochet, de l'homme qui l'incarne. Huang Xiaoming, dans ce rôle, abandonne l'afféterie qui lui a parfois été reprochée pour incarner un mécène à la fois protecteur et vulnérable, dont l'admiration pour l'art se mêle à un attachement plus profond.


La série est adaptée d'un roman danmei, c'est-à-dire une histoire d'amour entre hommes. Mais l'adaptation télévisée, soumise aux contraintes de la censure chinoise, a transformé cette romance en « bromance ». Les gestes tendres, les regards appuyés, les silences éloquents — tout est là, mais rien n'est nommé. Cette ambiguïté, loin de nuire à l'histoire, lui confère une délicatesse particulière. On assiste à une naissance de l'amour qui ne peut se dire, qui doit se taire, et ce silence même devient un langage.

La relation entre les deux hommes est traitée avec une subtilité rare. Elle n'est pas un simple prétexte romanesque ; elle est le moteur de l'intrigue, le fil rouge qui relie les épisodes. On les voit se chercher, se trouver, se perdre, se retrouver. Leur alchimie est palpable, presque physique, et l'on comprend pourquoi tant de spectateurs ont été touchés par cette histoire. Il y a dans leur amitié ou leur amour quelque chose d'universel, qui dépasse les frontières culturelles et les interdits politiques.


Mais voilà. La série, dans son désir d'ampleur, s'est perdue. Au lieu de se concentrer sur le monde du théâtre — qui était déjà si riche, si fascinant , elle a voulu embrasser trop de choses. La vie de Cheng Fengtai, le financier, occupe une place disproportionnée dans le récit. Ses affaires commerciales, ses rivalités avec d'autres familles, les intrigues politiques qui l'entourent : tout cela dilue l'intrigue principale et finit par lasser.

On comprend ce que les scénaristes ont tenté de faire. Ils voulaient ancrer l'histoire dans son contexte historique, montrer les bouleversements de la Chine des années 1930, l'approche de la guerre avec le Japon. Mais ces développements, pour louables qu'ils soient, ne sont pas toujours intéressants. Ils alourdissent le récit, le détournent de son cœur, cette relation entre les deux hommes et cet amour de l'opéra qui les unit. Les épisodes consacrés aux manœuvres financières de Cheng Fengtai, à ses conflits avec d'autres commerçants, à ses obligations familiales, m'ont paru interminables. On s'y ennuie, on attend le retour de la scène, du maquillage, de la musique.


La série aurait gagné à se resserrer, à se concentrer sur l'essentiel. Elle compte quarante-neuf épisodes, c'est trop. Un récit plus court, plus intense, aurait donné davantage de force à ce qui fait son charme : la découverte de l'opéra de Pékin, la relation ambiguë entre les deux hommes, la beauté des costumes et des décors. Au lieu de cela, elle s'éparpille, elle se perd dans des méandres narratifs qui n'ajoutent rien à l'émotion.


Et pourtant, malgré ces défauts, Winter Begonia possède un charme indéniable. Il tient d'abord à son esthétique : les costumes, les décors, la photographie, tout est d'une beauté qui semble appartenir à un autre temps. La série a été saluée pour sa qualité visuelle et sa promotion de la culture traditionnelle chinoise. On sent que chaque plan a été pensé, que chaque couleur a été choisie avec soin. Les scènes d'opéra, en particulier, sont de véritables tableaux vivants.

Ce charme tient aussi à une certaine désuétude. Winter Begonia n'est pas une série moderne, dans le sens où elle ne cherche pas à plaire à tout prix, à coller aux tendances. Elle assume son côté un peu vieillot, sa lenteur, son goût pour les longs silences et les regards échangés. Cette désuétude, justement, lui donne une authenticité que les productions plus clinquantes n'ont pas. On se sent transporté dans une époque révolue, où les sentiments s'exprimaient avec retenue, où l'art était une religion, où la vie se déroulait au rythme des saisons et des répétitions.

On se surprend à aimer cette lenteur, malgré tout. À aimer ces plans qui s'attardent sur un visage, ces scènes où rien ne semble se passer et où pourtant tout se joue. Winter Begonia est une série qui demande du temps, de la patience, une certaine disponibilité intérieure. Elle ne se livre pas au premier regard ; elle se mérite. Et lorsqu'on accepte de jouer le jeu, lorsqu'on se laisse porter par son rythme particulier, on découvre une œuvre qui, pour imparfaite qu'elle soit, a quelque chose de précieux.


NB : A ceux qui apprécient cet univers je me permets de recommander fortement la série « Jeongnyeon: The Star Is Born » (titre coréen : « Jeongnyeoni » / « 정년이 »). Kim Tae-ri y incarne Yoon Jeong-nyeon, une jeune prodige du pansori (chant traditionnel coréen) qui rêve de rejoindre une troupe de gukgeuk (théâtre traditionnel exclusivement féminin) dans la Corée des années 1950

GillesRochet
7
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste DRAMAS QUI T'EMPORTERONT

Créée

le 3 août 2026

Critique lue 4 fois

Guépard Gordon

Écrit par

Critique lue 4 fois

1
2

D'autres avis sur Winter Begonia

Winter Begonia

Winter Begonia

10

Doudouleo

33 critiques

Juste magnifique

J'ai adoré cette série historique. Les personnages sont tous attachants ( et j'ai adoré Gu Dali), le contexte historique vraiment intéressant tout comme voir cette période par le prisme du théâtre...

le 13 mars 2021

Winter Begonia

Winter Begonia

7

GillesRochet

43 critiques

La voie du Dan

Winter Begonia (titre original Bìn Biān Bùshì Hǎitánghóng, littéralement « Le bord des tempes n'est pas rouge comme le bégonia ») est une série télévisée chinoise de 2020, adaptée du roman en ligne...

le 3 août 2026

Du même critique

The Empress Ki

The Empress Ki

8

GillesRochet

43 critiques

Unbreakable

Empress Ki, c'est LE sageuk, l'archetype du K-drama ou drama historique Coréen. Inspirée d'une histoire vraie. Le destin d'une jeune concubine originaire de Goryeo qui va devenir Impératrice de...

le 23 mai 2022

My Mister

My Mister

10

GillesRochet

43 critiques

Chasseurs d'arcs en ciel

Aujourd'hui, je chasse de nouveau les Arcs en ciel disent les paroles de la bande originale de My Mister*. My Mister/ My Ajusshi est un chef d'oeuvre. Point. Une série de 16 épisodes de 70 minutes...

le 17 janv. 2022

Joy of Life

Joy of Life

7

GillesRochet

43 critiques

Il me faut du nouveau, n'en fut il point au monde.

« Dans un monde tissé d'intrigues, il faut parfois une âme venue d'ailleurs pour réenchanter le récit. ». Avec Joy of Life (庆余年), le drama chinois flirte avec un genre trop rare à l’écran : la...

le 24 avr. 2025