Aux frissons attendus, les pleurs succèdent...

Avis sur The Secret

Avatar Adrien Beltoise
Critique publiée par le (modifiée le )

Dans la petite ville minière de Cold Rock, 18 enfants ont disparus au cours des dernières années. Une situation qui à fait sombrer peu à peu la ville dans la dépression. Certains racontent qu'un croquemitaine est à l'origine des rapts. Julia, une jeune infirmière, tente tant bien que mal de faire le lien entre ces habitants meurtris et méfiants. Mais, une nuit, son fils est kidnappé par un homme en noir. Julia se lance alors à sa poursuite.

De tous les réals français de genre qui s'expatrient au Etats-Unis, Pascal Laugier n'est pas le moins talentueux mais l'un des plus tardifs à franchir le pas. Il faut dire aussi que le réalisateur, pas facile, n'est pas du genre à céder aux sirènes hollywoodiennes pour la beauté du geste. Chaque interview donne à voir un être intelligent et passionnant, à fleur de peau et nourri d'orgueil, mais dont le franc-parler, l'intégrité absolue, l'exigence et la sensibilité sont au moins égales à la visceralité de son rapport au 7ème art. On peut penser ce qu'on veut de Saint-Ange et surtout du percutant Martyrs mais on ne peut nier le coeur qui bat sous la violence parfois insoutenable et la dureté du propos. Un vrai romantique au sens littéraire du terme. Dès lors, quand on sait de quelle manière Hollywood traite nos jeunes talents (en gros, on ne cherche pas des auteurs mais des faiseurs), on pouvait se douter que la rencontre entre un Laugier sans concessions et un système uniformisant ne se passerait pas sans quelques étincelles. Renvoyant à la gueule des studios les scénarios des multiples séquelles, projets et remakes qu'on lui a proposé, travaillant sur deux projets (dont le remake d'Hellraiser) avant de lâcher l'affaire pour cause de divergences artistiques (les fameuses), Laugier ne pouvait se satisfaire d'une industrie obsédée par la rentabilité et la taylorisation et s'est accroché à son intégrité artistique comme un diable. Et grand bien lui en a pris car son obstination à porté ses fruits.

Aussi surprenant que cela puisse paraitre, The secret (The tall man en V.O, titre autrement plus original), tourné en langue anglaise, aux Etats-Unis et avec des acteurs américains, n'est donc pas une production américaine mais bel et bien un projet franco-canadien seulement co-financé par les Etats-Unis. D'où une situation en or pour Pascal Laugier qui bénéficie du savoir-faire ricain indéniable en matière de fabrication mais également d'une liberté artistique totale (c'est à dire sans 15 costards-cravates derrière le réalisateur). Mieux, quand Xavier Gens et Eric Valette se retrouvent propulsés sur des commandes insipides, Pascal Laugier filme un projet personnel vieux de 7 ans, qu'il à lui-même scénarisé. Où comment avoir le beurre, l'argent du beurre et le cul de Jessica Biel (dans son plus grand rôle) en prime !

Il est difficile de parler d'un film comme The secret sans éventer ce qui en constitue sa colonne vertébrale, à savoir son aussi inattendu qu'audacieux twist central. Sans rien spoiler, sachez que ce retournement de situation (qui intervient au bout de 50 minutes et que la bande-annonce sauvegarde très intelligement) bouleverse comme rarement les questions essentielles de point de vue et d'identification. Scotchant et déroutant, cet élément narratif ne fait pas seulement son petit effet roublard. Ici, il constitue, dans son lent, progressif et poignant déploiement, la véritable chair d'un long-métrage dense, profond et bouleversant. A ceux qui pensaient tout connaitre de The secret en se fiant à la bande-annonce, sachez que le film ressemble à tout sauf à quelque chose de connu. Film de genre, The secret l'est, mais il ne chasse ni sur les terres du fantastique, ni sur celles de l'horreur. Tout au plus s'autorise-il des accents de thriller ou de conte de fées pour parapher une nature profondément dramatique. Pas seulement une tonalité mais un vrai drame, sans facilités ni sensiblerie factice, d'une pureté absolue dans ses enjeux, et qui serre sans prévenir votre coeur pour ne plus vous lâcher. Comme un remarquable piège pour le spectateur, cette émotion palpable, impulse chaque plan de The secret.

Prenant place dans un cadre de ville minière à l'abandon, The secret poursuit la peinture d'un monde désenchanté, entamée par Laugier dans Martyrs. Mélancolique, nimbé d'un profond désespoir, le ton du film travaille une mythologie rebattue de série B (une middle-town ouvrière et sa faune locale) mais avec une élégance et une noblesse qui ne souffrent aucune comparaison. Dans cette cité où de pauvres hères titubent au milieu des épaves de voitures, Laugier dépeint la méfiance, la résignation, l'abandon mais aussi l'entraide et l'amour complexe qui régne en ces lieux, où l'on se frappe pour éviter de se dire je t'aime. Un désenchantement total du monde, tragiquement beau, dont Pascal Laugier livrait un versant hargneux, excédé et extrème dans Martyrs mais qui ici prend la forme d'une triste et poignante mélopée. Le casting est au diapason, galerie de visages épuisés et bruts qui donne la part belle aux personnages féminins. Et contre toute attente, c'est Jessica Biel (pourtant pas la meilleure actrice au monde) qui emporte le morceau avec un personnage de mère complexe dont l'évolution surprenante est à l'échelle du film. N'ayons pas peur de le dire, la jeune actrice livre ici sa meilleure interprétation et surprend par son abandon physique et émotionnel au personnage finement écrit de Julia. Une petite révélation.

Soigneux de son atmosphère, privilégiant toujours l'image sur un long discours et, ici, l'histoire sur le style, Laugier livre l'une des mises en scène les plus abouties du cinéma de genre récent. Sans afféteries mais avec de vraies et bonnes idées de découpage et de cadres, le réalisateur laisse parler une vraie maestria visuelle qui supporte magnifiquement son sujet. Certains plans sont à tomber et tout coule d'une évidence de story-teller concerné, par une fluidité de la narration et de la mise en scène à son service. Tout juste reprochera-t'on une gestion étrange des événements (assez improbables) du premier acte, qui font limite peur durant quelques minutes. Mais le film se rattrape tellement par la suite que cette ombre au tableau n'a aucune incidence.

Pour parachever ce même tableau, The secret se double d'une densité thématique assez incroyable et courageuse dans ses partis pris. Ouvertement transgressif (la fin fera polémique et suscitera diverses interprétations), le film met constamment le spectateur face à ses acquis moraux, éthiques et sociologiques pour ouvrir sur des questionnements profonds et viscéraux dont Laugier ne donne jamais des réponses faciles. Si le réalisateur rejoue certaines notes de ses partitions passés (et pas les moins visibles), sa variation est tellement habile et inédite qu'elle ne peut que participer à la solidification de son style. Le cinéma de Laugier à toujours entendu parler à vos tripes et à votre intellect et dans cette optique, The secret semble l'opus le plus équilibré, le plus accessible mais aussi le plus maitrisé de son réalisateur.

Oeuvre maitresse d'un écorché vif, The secret défie presque toute analyse critique tant les nombreuses et passionnantes thématiques qui l'animent ne sont rien face au choc émotionnel qu'il suscite. Tant de films veulent parler, sans succès, à notre coeur et à notre épiderme que The secret tient presque du petit miracle. Produit dans des conditions optimales, avec une équipe et un réalisateur concerné, The secret est à mille lieux du film attendu et c'est peut-être pour cela qu'il est aussi remarquable. Une des perles de 2012.

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