Histoire d'O à l'envers

Avis sur Cinquante Nuances de Grey

Avatar Archenassa
Critique publiée par le (modifiée le )

Je n'ai pas rédigé de critique depuis longtemps mais ce livre m'a tellement énervée que je me sens obligée de m'y remettre. En toute honnêteté, j'ai *très* péniblement réussi à lire les 400 premières pages, et j'ai survolé les 100 dernières juste histoire d'avoir le mot de la fin (je ne supporte pas de laisser un livre inachevé, mais plus j'avançais et plus je bouillais, c'était une question de santé mentale).

L'histoire se résume en une phrase : Ana, une jeune conne vierge, tombe amoureuse de Christian, un richissime mannequin Hugo Boss versé dans le BDSM, et entretient avec lui une liaison tout en cherchant désespérement à lui faire voir les erreurs de ses errances sexuelles, parce que le SM, pense-t-elle, c'est le mal...

Et il y a beaucoup à dire sur le sujet, effectivement.

Commençons par le commencement : les personnages. D'abord la narratrice, Anastasia Steele. Je ne sais pas trop quelle image on est censé avoir d'elle parce que l'auteure du roman nous prend vraiment pour des cons. Dans sa façon de parler, on est supposé comprendre que c'est une pauvre petite chérie mal dans sa peau, qui se trouve moche, mais vu que l'intégralité des gens qui l'entourent passent leur temps à la complimenter (et notamment le Brad-Pitt-wannabe de Christian, présenté comme le plus bel homme du monde, qui se pâme devant elle), et le fait que les trois seuls persos masculins qui interagissent avec elle veulent tous se la taper (dont deux depuis des années, hein, tant qu'à faire), ça paraît un peu gros. Surtout vu l'hypocrisie de la narratrice : "oh mon dieu, comme je suis moche avec mes yeux bleus immenses, mes cheveux bruns qui roulent en cascade sur mes épaules et ma petite robe moulante qui tombe à la perfection sur mes deux seins rebondis". Mouaaaaaaaaaaais... On est censé croire aussi qu'elle est très cultivée et spirituelle. Malgré le fait que cette soi-disante étudiante en littérature n'a qu'une seule putain de référence littéraire de TOUT le roman, et que ses "réparties" ressemblent plus à des blagues carambar qu'autre chose, on voit les autres personnages lui dire régulièrement à quel point elle est intelligente et fine dans ses remarques.
Du type :
- Oh Christian, regarde, je roule mes yeux parce que ça t'énerve
- Voyons Ana, arrête, pourquoi le fais-tu, tu sais que ça m'agace !
- Ahah, c'est bien pour ça voyons ! *clin d'oeil appuyé*
- Oh Ana, comme tu es spirituelle !
À part pour faire grossièrement passer le message "regardez comme mon héroïne est parfaite", je ne vois pas trop : c'est elle la narratrice et elle passe quand même 500 pages à nous prouver sa connerie, donc pourquoi faire ? Très vite, on découvre aussi que la petite vierge prude qu'on nous présentait devient une obsédée sexuelle (qui reste prude), et c'est à peu près son seul trait de caractère. Pour le reste, elle est aussi creuse que le regard d'une vache morte.
Ensuite on a évidemment Christian Grey, l'alpha male selon EL James. Sa principale caractéristique, c'est d'être sexy - pardon, c'est d'être le mec le plus beau et le plus sexy qui ait jamais existé. Pas encore trentenaire, il a la gueule et les cheveux de Brad Pitt, le corps de Ryan Gosling, le charisme d'Harrison Ford et le charme de George Clooney. Il est plus riche que Bill Gates, il sait piloter un hélico et a des tas de voitures de sport. Il s'habille en Armani, connaît ses vins et tient la portière pour les dames. Et pour éviter de lui donner, à lui aussi, la moindre personnalité, l'auteure a trouvé l'astuce : il est méga mystérieux. Si si, quand Ana le regarde, ses yeux changent tout le temps, un coup durs, un coup rêveurs, un coup absents... là, ça pose le mec, non ? Non ? Tant pis, on va se démerder avec.
Assez comiquement, le seul perso au caractère un tant soit peu développé est l'insupportable meilleure amie d'Ana, Kate. Non pas qu'elle ait des trucs intéressants à dire, hein, faut pas déconner, mais le peu de fois où on la voit, elle est toujours dans l'action, et ce sont des actions très révélatrices d'une personnalité envahissante, fouineuse, hypocrite, égoïste et tout bonnement méprisable. On comprend que ces deux-là s'adorent, y a pas de doute. Entre la serpillère humaine qu'est Ana et la grande gueule fouille-merde qu'est Kate, on a un duo d'enfer. Du coup, on la cerne bien, mais bizarrement on est vachement content de ne pas la voir souvent.

Avant de rentrer dans le vif du sujet du "pourquoi ce livre est une honte innomable", je voudrais faire un petit point sur les tics fatiguants de la narratrice, qui ont beaucoup joué sur mon incapacité à supporter ce torchon. Je ne vais pas parler en détail de l'écriture digne du journal intime d'une lycéenne sans talent. Mais putain, faut qu'elle arrête les interjections de merde qui se répètent en boucle. Sur les 400 pages que je me suis tapées en entier, il y a du y avoir soixante "holy cow", quatre-vingts "holy fuck", quarante "holy crap", cinquante "holy shit", douze milles "oh my"... pitié, stop. Un autre truc qui a joué sur mes nerfs, c'est la répétition systématique en mode "pensée" de l'héroïne sur ce qui vient d'être dit. Exemple :
Christian a l'air fatigué. Il dit : "Oh baby je suis bien fatigué, je vais me coucher". (mode pensée : *Oh my, Christian a l'air bien fatigué et va se coucher... holy cow !*)
C'est insupportable, vraiment. Ca fait le même effet qu'un film qui résume ce qui s'est passé avant alors que bon, on est EN TRAIN de regarder le film, on est au courant, merci. Franchement, c'est trèèèèèèès agaçant.
Oh, et puis il y a ces "tics" de tous les personnages (oui, ils le font tous, sans exception) qui reviennent au moins deux fois par page et sont vraiment relous : soit ils froncent les sourcils, soit ils lèvent les yeux au ciel. C'est leur seule façon de communiquer. Ana a le droit a ses deux tics supplémentaires, qui eux reviennent environ 15 fois par page : elle rougit toutes les trois secondes en moyenne et elle se mord les lèvres. Ce dernier point semble rendre fou de désir son mec qui, forcément, nous oblige à lire cinquante fois par chapitre "oh mon dieu Ana, arrête sinon je vais te baiser, c'est trop sex quand tu fais ça !" Usant, vraiment. On avait compris les douze premières fois, pas besoin de le rappeler à tous les paragraphes.
Et puis surtout, oh surtout, il y a cette phrase de la narratrice qui revient au moins deux fois par page : "What was I thinking?". Mais ta gueule, connasse, on sait que tu n'as pas de cerveau, tu ne peux pas penser ! Cette phrase seule mérite une explication, parce qu'elle m'amène vers le coeur de mon mépris absolu pour le bouquin : sa morale puritaine de merde.

Tout le livre tourne autour d'un postulat assez simple : Christian est branché BDSM, et il veut une relation Dom/Sub (lui Dom, elle Sub) avec Anastasia. Pour entériner le fait, il veut lui faire signer un contrat qui établit les règles à suivre dans leur arrangement. C'est établi très tôt dans le livre. Il ne lui a jamais fait de fausses promesses, il n'a jamais cherché à lui faire croire au grand amour (au contraire, il a d'abord cherché à la repousser), c'est un mec qui conçoit le cul comme son business, une affaire à gérer, point barre. Outre que le côté "signer un contrat" puisse paraître un peu overboard, ça a au moins le mérite de mettre les choses au clair, en toute honnêteté. Et le gros dilemme de l'héroïne, c'est de savoir si oui ou non elle se sent capable de signer ledit contrat alors qu'elle ne veut pas et n'a jamais voulu de près ou de loin d'une relation SM. Ce qui est mon problème n°1 avec l'histoire : les intentions sont claires, si tu n'es pas intéressée, tu te casses et basta. "Comment le récit évolue-t-il donc ?", vous demandez-vous en baîllant. Bah c'est pas compliqué, comme avec une grosse conne : plutôt que d'accepter l'idée de n'être pas prête pour ce genre de relations et de dire merci au revoir à Christian afin qu'ils partent chacun faire leur vie de leur côté, elle s'accroche à lui comme à une bouée parce qu'elle veut le soigner... Aaaaaaaaaaaaah. Ouais quand même. Parce que bien sûr, la seule raison pour laquelle quelqu'un peut aimer se faire attacher ou baîllonner, c'est forcément dû à de gros traumatismes. Mmh. Et qu'est-ce que l'auteure peut être putain de débile sur le sujet ! Je veux bien accepter que tout le monde ne partage pas les mêmes désirs sexuels, m'enfin faut arrêter les conneries. Les gens qui s'adonnent au SM ne sont pas par défaut des détraqués sexuels ayant subi des viols ou autres atrocités qui les ont dérangé mentalement. On peut avoir envie de faire découvrir de nouvelles façons d'aborder le sexe à son partenaire, mais à partir du moment où il est évident qu'il n'y aura jamais compatibilité, il faut faire un choix : soit se montrer conciliant envers les désirs établis comme immuables, soit se barrer. Pas commencer à changer l'autre. D'ailleurs la grosse connasse passe beaucoup de temps à s'imaginer les horreurs qui ont pu arriver à son mec et à se demander comment le transformer, mais elle a oublié au passage la SEULE manière de régler ce genre de questionnement : la communication. Elle ne lui dit jamais ce qu'elle pense, elle se contente de ruminer dans son coin. Bah ouais cocotte, mais si tu espères voir un semblant de compromis pointer son nez, ce serait p'têt bien d'ouvrir ta bouche pour autre chose que des pipes. Oh, et outre le fait que le concept de "changer quelqu'un" m'a toujours follement énervé (on ne change pas les gens, on évolue avec, c'est très différent), il y a aussi deux autres points par rapport à l'héroïne qui m'ont exaspérée.

Primo, comme on l'a compris, tout le concept repose sur l'idée que le SM, c'est le mal, et qu'Ana doit montrer à Christian la lumière. Sauf que... la Ana (qui, ne l'oublions pas, nous est présentée comme une vierge prude et pure qui rougit au moins cent fois par chapitre) s'engage dans une relation UNIQUEMENT basée sur le sexe, dans laquelle elle se fait ligoter, fesser et autres joyeusetés, et qu'elle kiffe sa race. A chaque fois qu'ils baisent, elle a au moins cinq orgasmes par ligne. Elle est toujours prête à coucher, elle mouille au quart de tour et jouit sur commande (non, vraiment, il suffit qu'il lui demande de jouir pour qu'elle le fasse instantanément). Elle aime quand il lui frappe le popotin, elle aime quand il lui attache les mains, elle aime quand il la prend sans préambule, elle aime lui obéir... donc c'est quoi son problème, exactement ? Si encore on nous montrait une minette qui faisait tout par amour et sans y prendre plaisir, je pourrais comprendre. Ce serait une conne, mais ce serait un postulat plus logique. Mais en l'occurrence, Ana adore ses séances de jambes-en-l'air et en redemande constamment. Pourquoi veut-elle les changer, donc ? Parce que c'est mal. Ouaip. Voilà, voilà, voilà. C'est à peu près aussi con que si je demandais à mon copain d'arrêter d'écouter du métal, quand bien même il m'a fait découvrir des groupes que j'aime bien, parce que j'ai entendu sur TF1 que c'était une musique de barbares. Ce serait hypocrite et ça n'aurait aucun sens. Bah là, pareil.

Et secundo, le putain de contrat. Les 500 pages sont donc tournées sur la fausse question "signera, signera pas ?". ***SPOILER ALERT*** Signera pas, évidemment, c'est une coincos qui avait décidé qu'elle serait contre ce genre de rapport avant même de perdre sa virginité. On nous fait chier tout le bouquin sur ce contrat qu'elle hésite à signer, alors que JAMAIS elle ne le signe. Tout ça pour ça...***FIN SPOILER***

Et avant que j'oublie, un autre mini-point assez révélateur de la mentalité de l'auteure et que je trouve tout aussi méprisable. Ana hait de toutes ses forces l'ex de Christian qui l'a initié au SM. Elle ne l'a jamais rencontrée, elle sait qu'ils continuent à se fréquenter et à s'apprécier, c'est quelqu'un de très important dans sa vie, et sa réaction est de la haïr. Très sain. De la même manière, elle est par défaut jalouse de toutes les femmes qui l'entourent, même si c'est seulement une serveuse de café et que le Christian ne la remarque même pas. Ouch. Ceci dit, c'est cohérent avec le côté "ne communiquons pas sur les problèmes" : un peu d'introspection risquerait de l'obliger à prendre un miroir, et ça, c'est encore pire que le BDSM.

Passons maintenant rapidement sur les scènes de cul. J'avais lu sur un blog qu'on qualifiait le livre de "Porn for Moms" (le porno pour les mamans), mais j'avoue que ça m'échappe. Les mamans ont toutes baisé au moins une fois (sinon elles seraient pas maman, voyons !) donc je crois que c'est le mauvais public. C'est trop mal foutu, trop gnangnan, trop ridicule. Les seule personnes que j'imagine s'exciter sur ce genre de descriptions seraient des *vraies* vierges de moins de 18 ans qui fantasment sur une fusion prince charmant / bad boy et espèrent découvrir ce qu'est le cul dans des romans à l'eau de rose. D'ailleurs, contrairement à la croyance populaire en vogue, y en pas tant que ça. 95 % du bouquin, c'est Ana qui se mord les lèvres en se demandant si oui ou non elle va signer le foutu contrat. Faut attendre une centaine de page avant qu'il se passe quoi que ce soit, et d'une manière générale, il n'y a pas des masses de parties de jambes en l'air dans l'essentiel du livre. C'est une bluette avant tout, hein.

***SPOILER*** Finalement, "50 Shades of Grey", c'est un peu "Histoire d'O" à l'envers. Dans "Histoire d'O", on suit une jeune femme qui prend peur face à un amant qu'elle aime follement mais qui veut la contraindre à son mode de vie SM dont elle n'était pas au courant au début, décide de le suivre corps et âme bien qu'elle émette d'abord des réserves, découvre qu'elle kiffe ce genre d'arrangement sexuel et adopte ce mode de fonctionnement, au point de finir par faire du prosélytisme. Dans "50 Shades of Grey", on suit une jeune femme qui se jette dans les bras dans les bras d'un homme qui fait tout pour la repousser d'abord, s'insinue dans sa vie après qu'il lui ait clairement expliqué ce qu'il attendait comme relation, essaie désespérément de le transformer, kiffe ce qu'il lui fait ressentir mais refuse de voir plus loin que ce qu'en disent les articles de Jeune & Jolie, et se prend une claque dans la gueule quand elle découvre qu'elle n'arrivera jamais à le changer. Bof. ***FIN DU SPOILER***

Je n'ai pas lu et ne lirai jamais la suite, mais si on continue à suivre la même héroïne, je me permets de faire des prédictions. Dans le 2e volet, Ana tombe amoureuse d'un homosexuel et décide de lui faire voir la lumière de l'hétérosexualité, parce qu'il faut avoir subi un traumatisme violent dans sa jeunesse pour être homo et qu'elle seule sait ce qui est bien pour Bobby, le milliardaire texan au physique de Christian Bale qui passe ses soirées dans les clubs gays branchés de New York. Au bout de 500 pages, elle comprend que Bobby aime autant sucer les bites qu'elle et qu'il est perdu à jamais dans son monde de dépravés. Mais ce n'est pas grave, car dans le 3e volet, elle découvre aux Bahamas son vrai grand amour, Steven, le multi-millionnaire héritier de Steve Jobs, au physique de Matt Damon, qui a gagné une sacré réputation comme acteur porno. Elle va passer l'intégralité du roman à lui montrer qu'on peut baiser sans caméras sans comprendre qu'il adore s'exhiber, car s'il a choisi ce métier, c'est forcément parce qu'il a subi de graves traumatisme sexuel dans sa jeunesse, et finira par désespoir de cause à faire le trottoir pour apporter un peu de réconfort aux pauvres âmes damnées qui ne savent pas trouver l'amour... Je lirai les Cliff's Notes.

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