« Le vieux monde se meurt, le nouveau est lent à apparaître, et c'est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres" disait Antonio Gramsci, qui avait tendance à être un peu mélodramatique et qui ne connaissait pas encore le phénomène des boysband.
Les One Direction ont régné pendant 5 ans sur le petit monde de la pop. Ça semble court et pourtant, dans l'univers impitoyable du music business, c'est une durée très honorable. Mais l'impact d'un groupe ne se juge pas à sa durée de vie mais plutôt à l'héritage et au souvenir qu'il laisse derrière lui : à ce titre, le boysband anglais peut se targuer d'avoir marqué l'histoire, non seulement en ressuscitant un genre qu'on pensait désuet (au moins dans nos démocraties occidentales) mais surtout en inventant ses propres codes, donnant ainsi une vision moderne du concept.
Fin 2015, le groupe annonce faire une pause à durée indéterminée, le temps que chacun des membres se consacrent à des projets personnels, dont certains ont connus un franc succès. Si les fans les plus naïfs attendent encore un hypothétique retour, les plus réalistes ont compris que les 1D étaient bel et bien terminés, les membres eux mêmes (et les producteurs, dont l'infâme Simon Cowell) ayant bien conscience que ce genre de groupe a une durée limitée, liée à l'âge de ses membres : pour dire les choses simplement, vient un moment où on devient trop vieux pour ce genre de connerie enrichie en guimauve.
Mais alors, et Why Don't We dans tout ça ? Parce que c'est d'eux qu'il s'agit. On y arrive.
C'est bien connu, quand un concept fonctionne, il y a toujours des copieurs. Du temps où les One Direction étaient encore en activité, certains ont essayés... ils n'ont pas eu de problème, ils ont juste échoué. Maintenant que les rois sont morts, on imagine facilement qu'il va y en avoir pour tenter de s'engouffrer dans l'espace laissé libre : Simon le sac à foutre à déjà essayé par deux fois (dans le X-Factor Anglais avec « Stereo Kicks », qui a fait un flop rapide, et aux USA avec « Pretty Much » qui ne décolle pas), les Why Don't We font partie de ces autres potentiels héritiers, d'autant plus qu'ils se sont formés en 2016 (soit pile après la fin de leur prédécesseur : coïncidence? J'en doute). Il faut dire qu'ils possèdent certains pré-requis pour surfer sur la vague : les membres sont physiquement pas dégueus (faites moi boire et je vous avouerai que je trouve Corbyn très mignon), vocalement ça se tient pas trop mal et les compteurs YouTube sont aux beau fixe (3 million et demi d'abonnés, leur vidéo la plus regardée accumule 65 millions de vues. Certes on est loin du milliard de "What Makes You Beautiful" mais d'autres seraient très content avec ne serait-ce que la moitié de ce nombre)...
Après une poignée d'EP, le groupe sort donc enfin son premier album.
"8 Letters" (je vous laisse deviner à quelle phrase ça fait référence : on ne drague plus avec cette technique depuis les années 90) laisse voir le verre à moitié vide ou à moitié plein, selon votre optimisme et votre degré de tolérance. L'album ne révolutionnera rien, encore moins la pop urbaine qui caractérise le son du groupe (et qui en aurait pourtant bien besoin). 8 lettres pour 8 titres donc, qui ressemblent à des tas de trucs entendus en radio récemment, qui ressemble aussi à leurs aînés (mais plutôt du côté des NSync sur « Choose » par exemple). Les ballades sont tout ce qu'il y a de plus cliché et parviennent difficilement à suscité la moindre émotion. Le groupe se rattrape sur les titres plus rythmés (et moins urbains) tel Friends ou Hooked mais l'ensemble peine à accrocher l'oreille, faute de mélodie marquante. Oh, malgré son manque flagrant d'originalité, ce n'est pas pour autant un album catastrophique, mais on ressort de l'écoute sans vraiment avoir retenu un seul titre, ce qui est un peu problématique.
Le principal souci, c'est qu'ils se positionnent plutôt sur un créneau vieillot, assumé certes mais qui trouve très vite ses limites. « Why Don’t We » se veut un boys band à l'ancienne, avec chorégraphie cliché de rigueur, romantisme nunuche et mélange dance/pop/RnB (ce qu'on appelle vulgairement "pop urbaine" mais en opposition à quoi? Pop rurale? ), là où les One Direction avaient justement ringardisé ce genre de groupe, en ne se prenant pas trop au sérieux et en optant pour un son très pop/rock. Là, quand on voit les clips du groupe et leur mimiques de vieux lover romantique (que même eux ne semblent pas totalement assumer), c’est plutôt un sentiment d’embarras qui domine.
Nul doute qu'il y a un marché pour ça mais la question est de savoir si il est assez porteur pour que les Why Don't We tiennent sur la durée et explosent à l'international. Si l'Asie et l'Amerique du Sud sont généralement très client (les pays qui ont 30 ans de retard donc), pas certains que les pays riches se ruent massivement sur les 5 garçons. Là où les 1D s'appuyait sur des punchlines d'une efficacité redoutables (« Get out of my head and fall into my arms instead », c’est du putain de génie comme lyrics) tout en les couplant avec des mélodies pop/rock catchy, les Why Don't We peinent à convaincre sur le plan musical et encore plus à aborder des sujets sérieux ou intéressants ou encore même ne serait-ce que des sujets auquel leur public puisse s'identifier (on en parle de "Talk" : même moi qui ait passé la trentaine, je n'utilise que très peu la fonction appel de mon portable).
Les reviews pros de ce premier album sont très mitigés, les ventes moyennes, sans pour autant être désastreuses (entré 9e au Billboard 200, c'est toujours mieux que rien... mais l'album ne parvient pas à se maintenir)... le potentiel est là mais il manque une dynamique de groupe. Squatter les réseaux sociaux ne suffira pas. Il leur manque aussi un peu de spontanéité.
Reste à savoir si ce premier long essai est une note d’intention et si le groupe est capable de montrer autre chose, et surtout d’évoluer. Les 2 extraits dévoilés jusque là semblent aller dans le bon sens (c’est simple, ils sont bien meilleur que la totalité de cet album). Leur prochain album prévu pour le début de l’année prochaine devrait donner quelques éléments de réponse.