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le 3 mars 2016
SuivreTouche pas à mon despote !
J'ouvrais péniblement les yeux aux sons d'applaudissements frénétiques et mécaniques. J'étais assis au milieu d'un public bigarré, béat d'admiration devant ce qui se passait devant lui. Les...
Je vais pas te mentir, j’ai jamais pu me l’encaisser le Cloclo. Je sais pas trop d’où ça me vient. Sa voix sûrement. Sa gueule aussi. Peut-être les paillettes sur ses costards roses ou sa variétoche aseptisée. Un truc qui me revient pas chez le gars. J’ai ces images en tête, ces couleurs criardes qui te sautent à la gueule, qui dégueulent de ton écran en donnant des faux airs de bonheur à ton salon. J’ai ce petit bonhomme aux costumes improbables, des vestes dégoulinantes de rose, de bleu, de vert. Des paillettes, des strass, des pantalons pattes d’èph qui te moulaient les burnes à t’en rendre aveugle et un brushing impeccable d’un blond périmé du plus mauvais goût. Tu vois, je me rappelle de ça. C’est en gros ce qui me reste comme impression de Cloclo. Mais comme un tableau de Monet, quand t’as le pif dessus, tu piges pas tout. Faut te reculer, faut plisser les yeux pour faire le point, créer un ensemble. Faire du petit coup de pinceau, une forme.
Après tu revois des images. Tu éclaircis tes souvenirs. Tu ramènes de la couleur. Ces couleurs druckeriennes, douces et délicieusement surannées, qui ravivent des réminiscences d’un autre temps. Alors, Fiat Lux, que diable ! Fiat Guy Lux !
Ben lorsque t’allumes la lumière, c’est pas forcément mieux finalement. Le tableau est certes bariolé, gavé de pigments éclatants, de dorures extravagantes. Ça dégouline de sirop, de gentillesse, de bons sentiments et d’amabilités, mais sous la croûte de peinture vive, l’esquisse est assez brouillonne. Tu me diras - et t’aurais pas foncièrement tort - “ Bah les costards roses, c’est comme ça qu’ils se sapaient les artistes dans les 70’s mon pote !” ou bien “ T’es bien prompt à juger une idole du temps jadis, espèce de raclure de bidet !” : Effectivement !
Effectivement le procédé n’est pas très juste, voire même un peu biaisé. Mais en même temps qu’est ce que j’en ai à foutre ? Hein ? Je sens pas le mec, donc je le dézingue gratis, voilà ! Procès stalinien “Hanouna Style” ? Pas faux ! Sauf que j’ai pas le tarin de Verdez, ni le fion de Shana Lousteau, mon pote. Alors oui, je peux pas le blairer le Cloclo, mais, bordel, est-ce qu'on a encore le droit de détester quelqu'un qui a objectivement réussi ?
El la question elle est vite répondu, frérot ! Manquerait plus qu’on puisse pas dire tout le mal qu’on pense d’un poudré à perruque parce qu’il s’est fait des couilles en or sur le cul des ménagères de tous les âges. Durant des putain de dizaines d’années, tous ces connards de présentateurs nous expliquaient, la bouche en coeur et les yeux plein de larmes, que c’était un mec formidable, un artiste de génie et un papa aux petits soins. Puis au fil du temps, les langues se sont déliées, les témoignages ont afflué. Même Drucker a laissé à penser que ce serait peut être le roi des cons le Cloclo. T’imagine ! Le roi du consensus, l’homme qui cire les pompes plus vite que son ombre, qui te lâche au débotté que le blondinet à paillettes n'était pas le gendre idéal de toute une génération mais bien un enfoiré king size que personne pouvait blairer.
Parce que, certes, j’ai jamais pu piffer le personnage et cela peut sembler totalement gratuit. Mais, au fil des ans, les témoignages des proches du blondinet à talonnettes ont commencé à sortir, les souvenirs tout roses à se teinter de noir, finissant par valider mon antipathie prétendument infondée.
Tiens, quelques réminiscences d’une époque révolue qui en disent long sur la bête. Alain Chamfort, par exemple, a raconté quelques anecdotes savoureuses de l’époque où il assurait la première partie du grand Claude. Petit problème pour Cloclo, il n'avait pas imaginé que son poulain devienne lui-même une vedette. À partir de là, la vie de tournée du pauvre Alain va se transformer en véritable enfer, avec comme prince des ténèbres un Égyptien au pif refait et aux costards improbables. Un cauchemar pour Chamfort qui raconte que l’ami Cloclo lui coupait la sono dès que les pisseuses s'ambiançaient un peu trop. Rien que ça ! Mais c’est pas tout. Des petits coups de pute de derrière les fagots, il en avait plein les valoches le Claude. Comme lorsqu'il a appelé certaines radios pour demander que les chansons de notre Jojo national soient retirées des programmations parce qu’il était jaloux comme un pou. Ou lorsqu’il faisait recouvrir les affiches de Sylvie Vartan par les siennes. Ou encore quand il foutait des amendes à ses musiciens pour un retard, ou un projo mal réglé. Enfin, t’as pigé le personnage ? Et encore, je vais pas ouvrir ici le chapitre des photos dégueulasses de gamines pour son Podium Magazine et autres déclarations pour le moins glauques concernant de très jeunes filles et sa vision assez particulière de l’âge idéal d’une femme pour partager sa vie. Tu te doutes bien que c’est pas 42 piges.
Bon alors si t’as pas capté le côté insupportable du gars, je peux plus rien pour toi mec. Mais bon, l’attaque était facile, je te le concède. Cinquante piges après sa mort, les dossiers sont sortis, les témoins commencent à baver, les pétales des magnolias tombent dorénavant doucement sur la piste de danse.
On va plutôt se concentrer sur autre chose. Sur le cœur du sujet, le narcissisme rose bonbon, outré et dégoulinant, de notre bon Claude. Et quoi de mieux pour fonder notre propos, étayer cette petite étude sociologique sur le narcissisme Cloclodien et ses conséquences sur le petit monde de la variétoche made in France, que le méga hit de 1976 : Cette année-là.
Déjà, je vais te faire le topo du Cloclo de 76. 37 piges, environ quinze ans de carrière, des tubes comme s' il en pleuvait. Patron de sa propre maison de disques avec Flèche, patron de presse avec Podium, producteur, homme de télévision. Autant te dire que le gars ne vendait pas que des disques aux ménagères devant leur téloche, non mon pote ! Il leur refourguait du Claude François en intraveineuse. Une usine à Cloclo s’était mise en place : Chamfort, C.Jérôme, Dave… des tonnes de paillettes, de rimmel et de variétoche bon marché inondaient notre pauvre hexagone qui n’avait pourtant rien demandé. En 1976, la France regardait Cloclo et Cloclo se regardait dans le miroir. Tu me crois pas ? Ben regarde…
“ Cette année-là
Je chantais pour la première fois
Le public ne me connaissait pas…”
Cette année-là mon pote, c’est 1962. Mais te casse pas sur les événements historiques ou culturels, c’est pas ça qui intéresse notre Claudius. Ce qui l'intéresse vraiment, ce qui le fait bander notre Cloclo : C’EST LUI !
“ Le rock'n'roll venait d'ouvrir ses ailes
Et dans mon coin, je chantais "belle, belle, belle"
T’as pigé la douille ? Le Rock prend son envol : Les Beatles, les Stones, Elvis et tout le merdier. Et l’autre Égyptien, il se trémousse dans la neige sur Belle, belle, belle avec son pull rouge à la con . T’as compris ? C'est pas un beau passé collectif, plein de souvenirs en commun qui font société. Non, mon pote ! C’est Cloclo le héros. C’est Cloclo au milieu des événements. C’est le JE triomphant et sans complexe. Me, myself and Cloclo. Le monde entier devient le décor de son entrée en scène. Elvis, les Beatles et Marylin de simples figurants au service de l'irrésistible ascension de notre bon Claude. Spoutnik, West Side Story, le Rock’n’Roll, tout l’imaginaire collectif des 60’s est convoqué pour servir sa gloriole. Les événements les plus importants ne sont que la toile de fond insipide du véritable sommet de cette année 62 : l’éclosion du nasillard number one de la variétoche hexagonale.
“J'ai découvert mon premier, mon dernier amour
Le seul, le grand, l'unique et pour toujours le public”
Le public ! Le grand amour du blondinet à talonnettes. Ben tiens ! C’est quoi ce public ? Celui qui applaudit ? celui qui achète ses disques ? Celui qui hurle quand il monte sur scène ? Oui, bien sûr. Mais pas que. Ce public, cette audience totalement acquise aux pirouettes du Claudius, c’est avant tout le putain de miroir dans lequel Claude François admire Cloclo. La passerelle qui relie les deux rives du personnage, joignant les égos démesurés de l’homme et de la star… Et au milieu coule une immense rivière de narcissisme.
“Cette année-là
Quelle joie d'être l'idole des jeunes
Pour des fans qui cassaient les fauteuils
Plus j'y pense et moins, j'oublie”
Quelle joie, mon pote ! “joie” de quoi ? De chanter ? De faire de la musique ? De réussir ce pari fou de devenir un artiste ? Non mec ! T’as rien pigé. “Quelle joie d'être l'idole des jeunes”. C’est pas qu’un jeune chanteur apprécié des plus jeunes, c’est une putain d’idole. C’est le veau d’or avec un pif refait. Un Dieu antique monté sur talonnettes. Apollon en costard rose, voilà ce que c’est le Cloclo en 62. Et ses adorateurs ? “Des fans qui cassaient les fauteuils”. Plus il y pense et moins il oublie, le Claude. Le passé prend de la place dans cette petite fabrique de mythologie personnelle, il le bichonne, le tord à sa volonté. Il le transforme peu à peu. Il révise, par petites touches, la hiérarchie des événements, se mettant, parfois devant, parfois au centre, jamais derrière. Il se réapproprie la mémoire collective, lui file un coup d’épaule et se fout aux premières loges : “Le rock'n'roll venait d'ouvrir ses ailes/Et dans mon coin, je chantais "belle, belle, belle" ou “Les Beatles étaient quatre garçons dans le vent/Et moi ma chanson disait marche tout droit”. Cloclo n’est pas à côté des événements, il est l’événement. Il ne traverse pas l’histoire, il l’écrit, la réécrit, trempant cette plume trop grande pour lui, dans l’encrier de son nombrilisme.
Finalement, Cloclo c’est ce gars, sur une photo de groupe qui joue des coudes et trouve toujours le moyen de se foutre au premier rang. Même quand il n'est pas invité. Tu photographies le rock ? Hop ! Il passe sa tête dans le cadre. Les Beatles ? juste à côté de Ringo. Spoutnik ? C’est lui qui pilote, mec. Marylin qui casse sa pipe ? Il jette la première rose. Tu changes de décor, tu changes d’époque, tu changes les acteurs, lui reste là, impeccable, brushing au vent et costards à paillettes, prêt pour la postérité. SA POSTÉRITÉ !
L’Histoire ne convoque pas Cloclo. C’est une figurante qui fume une clope dans les coulisses en attendant que le film commence. Le film de Cloclo, évidemment.
Créée
le 18 sept. 2026
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