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Forever Changes

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La carrière de Love n'aura duré que de 1965 à 1970. Un bien court moment, mais qui marquera à jamais l'histoire de la musique rock et qui fera du groupe le plus grand représentant du psychédélisme américain. Arthur Lee naît en 1945 à Memphis d'un père noir et d'une mère blanche. Très vite installé à Los Angeles, il commence à jouer de l'orgue dès 1962, sort son premier single l'année suivante sous le nom d'Arthur Lee & the LAG's et, après essais plus ou moins concluants, fonde Love en 1965. Compositeur, chanteur et guitariste, il s'associe à John Echols, guitariste, Ken Forssi, bassiste, et surtout à Bryan Maclean, tout comme lui compositeur, chanteur et guitariste, engendrant de nombreuses rivalités quant au statut de leader du groupe. Il y aura plusieurs batteurs, Michael Stuart occupe le poste sur Forever Changes. Le groupe, influencé tant par les Beatles, les Rolling Stones, les Byrds que le mouvement hippie, se veut le premier représentant musical de la « drug culture » et abuse sans vergogne de LSD, cocaïne, héroïne et autres substances hallucinogènes. Excepté Maclean, issu de la bourgeoisie, ce sont tous de petites frappes, de petits dealers du sud de LA. C'est dans ce climat chaotique qu'ils enregistrent leur premier album éponyme en 1966 suivi de Da Capo en 1967, tous deux rencontrant un succès plus qu'honorable. Ils ne quittent jamais les alentours de Los Angeles, vivent sur la colline au dessus de Mulholland Drive dans l'ancien manoir de Béla Lugosi, où chacun des membres se défonce constamment. Lorsque débute l'enregistrement de Forever Changes les membres de Love sont tellement drogués qu'ils parviennent à peine à jouer. Mais ils reprennent vite le dessus pour se consacrer à l'album.
Ils veulent Forever Changes comme une réponse au Sgt Pepper's Lonely Hearts Club Band des Beatles qui était déjà une réaction au rock psyché de la côte ouest des Etats-Unis. Le résultat dépasse toutes les espérances, Forever Changes étant sans doute le plus grand album de rock psychédélique, un des rares albums de l'histoire du rock à être parfait du début à la fin. Mêlant une grande variété d'influences, s'inspirant aussi bien de la musique classique (de Prokofiev à Rimsky-Korsakov), du flamenco, du jazz, c'est un chef-d'œuvre de pop musique, mais contenant toute la rage et la fureur de la tradition rock garage de LA, une énergie plus que malsaine et menaçante mêlée à la douceur des violons, à la suavité des cuivres... Car la richesse des arrangements est l'une des principales qualités de Forever Changes, le groupe s'octroyant les services de sept violons et des cuivres de l'orchestre philharmonique de Los Angeles. Richesse des harmonies vocales, référence au A House is not a home de Burt Bacharach dans leur chanson A house is not a motel, duels de guitares d'une intensité que l'on retrouvera chez les Stooges, blues-rock, expérimentations, psychédélisme au dernier degré, paroles nihilistes, production d'une rare finesse... Forever Changes est novateur à plus d'un titre, mais ce côté aventureux est avant tout mis au service de la recherche de la maîtrise musicale et de l'efficacité pop. C'est un disque fait par des drogués, un disque sur la drogue et la paranoïa que celle-ci peut engendrer, mais c'est un disque d'une telle maîtrise qu'il faut être sacrément lucide pour parvenir à l'écrire puis à l'enregistrer.
Love fut le premier groupe inter-racial et cela a certainement beaucoup joué sur cette multiplicité d'influences qui jonchent l'album ; la rivalité constante entre Lee et Maclean faisant aussi que chacun voulait se surpasser pour être meilleur que l'autre. On dit même qu'Hendrix, avec qui Lee enregistre un album en 70, aurait piqué beaucoup de choses au chanteur de Love, a commencé par son look et son attitude provocante. Et Lee connaît également de jeunes musiciens jouant sous le nom de The Doors. Il les présentera à son label, Elektra, qui les signera en en faisant leurs nouvelles stars. Les Doors sortent leur premier album quasiment en même temps que Forever Changes, et Love ne bénéficie donc pas de l'attention qu'il aurait mérité. La petite histoire raconte aussi que Jim Morrison aurait piqué la copine d'Arthur Lee...
Love ne fera jamais de quatrième album. Après un single en 1968 que l'on retrouve dans les bonus du CD de Forever Changes, ils retournent en studio mais le projet est vite abandonné. La drogue affecte trop chacun des membres. Maclean, fatigué, ennuyé, échappe de peu à une overdose, quitte le groupe et devient religieux. Echols et Forssi deviennent braqueurs, de stands de beignets, et finissent en prison. Seul Lee continuera la musique. Aujourd'hui, après un séjour en prison en 1996, atteint de la maladie de Parkinson, il a reformé Love avec de jeunes musiciens et tourne dans le monde entier. Maclean et Forssi sont morts en 1998. Ayant inspirés aussi bien Pink Floyd que David Bowie, pour ne citer qu'eux, Love restera comme l'incarnation fulgurante du groupe de rock : une carrière courte, des abus en tous genres, une vie dissolue, une fin peu glorieuse, trois bons albums dont Forever Changes, chef-d'œuvre dont l'écoute vaudra toujours cent fois n'importe quel discours élogieux.

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