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Jin-Roh (OST) par Valmy

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« Vivre seul signifie ne plus rien solliciter, ne plus rien espérer de la vie. La mort est la seule surprise de la solitude. Les grands solitaires ne se retirèrent jamais pour se préparer à la vie, mais, au contraire, pour attendre, résignés, le dénouement. On ne saurait ramener des déserts et des grottes un message pour la vie. »
E. Cioran, Sur les cimes du désespoir

La bile noire, l'influence de Saturne, le spleen, le mal du siècle, la dépression. Autant de mots pour qualifier un état d'âme dont le sens a énormément fluctué au gré des siècles et des hommes.
Durant l'Antiquité elle fut l'une des quatre humeurs d'Hippocrate. Elle était aussi l'apanage des intellectuels, Aristote dans son Problème XXX se questionnait déjà : « Pourquoi tous les hommes qui furent exceptionnels en philosophie, en politique, en poésie ou dans les arts étaient-ils manifestement mélancoliques... ? ». Au Moyen Age elle n'était qu'un déséquilibre de l'humeur, la fameuse acedia. La Renaissance lui donne une significativité créative, elle devient par la suite spleen chez Baudelaire. On parle de neurasthénie chez les psychiatres. Qu'elle est-elle aujourd'hui sinon une affliction psychopathologique à éradiquer ?
M'est avis que H. Mizoguchi (et le film d'animation Jin-Roh plus généralement) lui redonne un sens lié à l'art, au génie. Après revisionnage de ses interviews j'en déduis que c'est un état qui lui colle à la peau de toute façon. Il a cette manière particulière de voir les choses du monde : du plus beau des rayons de soleil il ne retient que la grandeur des ombres qu'il produit. Une sorte d'esthétique de la tristesse avec la dépression en point d'orgue. Combien d'exemple avons-nous d'artistes liés à cet état durant leur vie ? Il n'est point besoin d'aller chercher loin pour nous qui plus est... par exemple combien d'année de dépression a vécu H. Anno avant de refaire surface avec Neon Genesis Evangelion ?

Faisons tout de même retour à notre sujet : la musique de Mizoguchi dans Jin-Roh.
Je vais mettre de côté pas mal de pistes que je vous laisse le plaisir (le triste plaisir ?) de découvrir par vous-même.
L'album démarre sur un nom qui n'a rien d'anodin « A Monologue », c'est-à-dire ici dans la solitude des violons. Nous avons droit à un arrachement de musicalité forte et poignante. Et déjà dès les premiers instants je me permets de faire un lien avec le « Cantique en mémoire de Benjamin Britten » de A. Pärt, car les émotions éprouvées, les tonalités utilisées concordent incroyablement. Dans les deux cas la notion de perte propre au deuil (que l'on retrouve dans la mélancolie teintée d'une couleur délirante) est divinement retranscrite. Le second morceau « Main Theme » impose par son entrée en matière et l'utilisation d'une guitare électrique plaintive et d'une grande beauté. C'est une piste détonante où viennent se mélanger à la guitare des chœurs tribaux ainsi que des percutions très appuyées. « Dark Star » est, comme son nom l'indique, une piste très sombre où les violons et un violoncelle se secondent. Jusqu'à ce que ce dernier calme sa plainte pour laisser les violons partir dans une envolée lyrique.
Vient ensuite « Blue Clouds », un pur chef d'œuvre de nostalgie. Une piste incroyable part l'utilisation qu'elle fait d'une guitare classique et d'un piano au milieu des cordes. Les premiers sons de la guitare sont à proprement parler éblouissants et pleins de tristesse. À l'arrivée du piano la mélodie semble dériver, en se tournant vers l'espoir ainsi qu'une quête de rédemption bientôt repris par les violons. Mais c'est sans compter sur la guitare qui fait retour à la fin annulant presque cet effet. Un morceau qui fait forcément penser au deuxième mouvement du « Concerto de Aranjuez » de J. Rodrigo que tout le monde connaît même si vous ne savez pas qu'il est de lui. Mouvement qu'il a d'ailleurs composé peu après la mort de son fils (mort-né). On y trouve là aussi quelque chose qui autorise à faire avec l'insupportable grâce à une guitare qui se fait excitatrice par moment.
Ce style de Mizoguchi se poursuit dans « Fragance Rain » un morceau bref, représentatif de cette tristesse qui plane sans cesse dans le film. Ici encore, piano, guitare et violons font merveilles... particulièrement les passages dans lesquels guitare et piano se répondent. Avec « Latest Flame » ce sont piano et violons qui montent ensemble vers les cimes du divin. Mais ce moment éphémère ne servira qu'à amplifier la noirceur qui va lui succéder. L'escalade lyrique est reprise ensuite dans une forme encore plus poignante pour finir sur des violons à nous glacer le sang. « Curse » (malédiction en anglais) commence d'une façon intrigante et froide. Le thème principal est dans ce morceau très sombre avant d'atteindre une envolée qui est, ici, non pas pleine de couleur, mais belle et bien pleine de noirceur. Et que dire sur « Pride » ? Une mélodie au piano lente, triste et d'une volupté sans aucune commune mesure. Mizoguchi semble reprendre les meilleurs moments de ses deux pistes précédentes en laissant cette fois la part principale au piano.
« Long Destiny » semble faire cas à part avec son commencement à la harpe, pourtant le compositeur utilisera par la suite les mêmes recettes que précédemment. Rien de péjoratif à cela bien entendu. « The Force » est une mélodie pleine de la puissance de ses percutions et dont les chœurs, étranges et mystiques, semblent clamer une longue plainte déchirante en constat de la folie des hommes.

Il est tout à fait flagrant que l'on vient d'approcher un état quasi-divin avec « Angel ». Les mots font ici défaut pour retranscrire cette expérience avec si peu de pareil. Le piano ce fait divin, somptueusement triste, proche d'une perfection inatteignable autrement que par le domaine de l'art. Ce morceau à lui seul représente la terrible lucidité du mélancolique, bien trop conscient de la fuite du temps, de la velléité des choses. Il m'a alors été impossible de ne pas penser au fameux « Spiegel im Spiegel » de A. Pärt - encore lui oui - que je conseille vivement à tous ceux qui perdraient la tête en écoutant « Angel ». Ou encore toujours par le même compositeur sa « Für Alina » qui est monstrueuse de simplicité sur le plan technique (on est toujours dans le courant minimaliste il faut dire) et pourtant porteuse de tellement d'émotion.
Le temps pour conclure arrive par l'intermédiaire de « Grace ». Mizoguchi qui a voulu à ce moment exprimer toute la cruauté du conte du petit chaperon rouge que M. Oshii avait choisi fit appel à Gabriela Robin (Yoko Kanno donc, son épouse bien connue) pour le chant. Cette cruauté passe par une voix claire, cristalline, sans aucun accompagnement au début et dont les paroles n'ont semble-t-il pas de sens car provenant d'une langue imaginaire. Lorsque celle-ci s'arrête, violons et percutions se déchaînent en une symphonie terriblement émouvante. Le tout complété par des chœurs en retrait ainsi qu'une guitare électrique faisant quelques brèves apparitions. Le final nous laisse plein d'effroi. Tout autant que la très douloureuse symphonie n°3 de H. Gorecki, celle dite « Symphonie des Chants Plaintifs » (le second mouvement en particulier).

Souvenez-vous la fin de Jin-Roh et sa dernière phrase « Et le loup dévora le petit chaperon rouge. », suivit par « Grace ». L'effet est saisissant.

À l'heure de la quête d'un bonheur insaisissable à tout prix.
Aux heures d'une société qui, années après années, répète sans cesse les mêmes slogans positivistes affligeants.
En ces temps il est bon de voir que certains sont encore capables de lier génie et mélancolie avec une telle audace.

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