Il est des albums qui ne s’écoutent pas tant qu’ils s’endurent, des œuvres qui ne se dévoilent qu’en fragments, comme des souvenirs rêvés ou des cauchemars trop lucides. Lady From Shanghai, de Pere Ubu, appartient à cette étrange lignée. Un disque râpeux, opaque, mais fascinant, à l’image d’une ville engloutie dont on percevrait encore les échos, distordus par l’eau et le temps.
Le groupe, emmené par l’infatigable David Thomas, ne compose pas ici des chansons, mais des collisions. Sons mécaniques, rythmes boiteux, synthés étrangement organiques… Chaque morceau semble naître dans un entre-deux, une tension permanente entre ordre et effondrement. Pourtant, derrière cet apparent chaos, une forme de narration sourde se fait jour — et c’est dans les paroles, surtout, que la vérité vacille.
Thomas, comme à son habitude, ne raconte pas. Il suggère, il décale, il tord le langage. Ses mots sont des cris retenus, des aphorismes brisés. Dans Free White, il répète comme une ritournelle : “I don’t care anymore.” C’est l’aveu d’un abandon, mais aussi peut-être une forme de lucidité glaciale. Le monde tourne, absurde, et lui ne joue plus le jeu. Ailleurs, dans And Then Nothing Happened, le narrateur s’efface : il s’adresse à un vide, ou peut-être à lui-même. L’ironie n’est jamais loin, mais c’est une ironie blessée, presque mélancolique.
On sent, tout au long de l’album, une obsession du discours vidé de sens — des monologues en spirale, des déclarations interrompues, des phrases lancées comme des bouteilles à la mer. Il y a chez Thomas une manière bien à lui de capter le bruit du monde, ses mots creux, ses slogans épuisés. Mais en les réassemblant, en les frottant les uns aux autres, il fait jaillir quelque chose d’étrangement vrai. Lady From Shanghai, c’est une parade d’ombres, un carnaval sans masque où les voix, même synthétiques, paraissent plus humaines que jamais.
Certes, tout n’est pas égal. Certains morceaux se perdent dans l’abstraction, laissant l’impression d’un brouillon prolongé. Il y a des creux, des moments où la dissonance devient simplement répétitive. Et pourtant, ces failles participent aussi à l’expérience : c’est un disque qui refuse la perfection comme il refuse la facilité.
À mes oreilles, ce disque mérite un 7.5/10 : non pas une note de compromis, mais une reconnaissance lucide. Lady From Shanghai n’est pas un album que j’aimerais offrir, mais c’est un album que je suis heureux d’avoir affronté. Il hante plus qu’il ne séduit. Il murmure là où d’autres hurlent.
C’est une œuvre de résistance, un collage de spectres sonores et poétiques, un labyrinthe où chaque détour sonne comme une réplique acide à l’uniformité du monde. On n’en ressort pas indemne, mais on en ressort changé.