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Avis sur Low

Avatar Kevin Gosse
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— Si nous sommes réunis aujourd’hui messieurs, c’est pour répondre à une question, non moins cruciale, tout du moins déterminante quant à la crédibilité de notre établissement: comment va -t-on vendre un truc pareil? Notez tout de suite qu'après sa dernière copie, Station to Station, on était nombreux à penser que monsieur Jones allait quelque peu calmer ses ardeurs. Au passage, numéro 2, vous pouvez admettre que votre informateur nous a été d'une utilité réduite. Nous étions nombreux à être soulagé quant à la santé physique et mentale de ce monsieur, il semblait en effet avoir tiré un trait sur ces excès en poudre blanche, aux oubliettes ce titre éponyme à la gloire du cheval de fer qui dure... 10 minutes!

— Oui enfin numéro 1, je vous rappelle tout de même qu'on a sorti bien pire par le passé... hum, vous savez Metal Machine Music de monsieur Reed... Et puis, j'ai aussi le regret de vous annoncer que monsieur Jones n'est pas totalement clean non plus...

— Ah... merci pour ce détail oublié. Et effectivement, merci numéro 2... dois-je vous remémorer au passage combien nous a coûté cette plaisanterie au goût douteux, le Metal Machine Music de monsieur Reed ?

— C'est bien pour cette raison que j'ai demandé au chef du service compta de venir aujourd'hui!

— Euh... oui, mais je tiens tout de suite à vous préciser que je n'ai pas les chiffres en tête, je suis simplement venu avec le dossier de monsieur Jones. Personne ne m'a dit de ramener aussi les dossiers des petits amis de ce monsieur!

— C'est bien dommage car ça nous aurait permis par la même occasion de faire d'une pierre deux coups et de s'occuper de ce monsieur... Osterberg et de son The Idiot.

— Ah oui, c'est vrai que cet album a été enregistré en même temps et avec la même équipe que l'album qui nous intéresse!

— Modérez votre enthousiasme numéro 3 !

— A ce titre, j'ai des notes de frais pour le Château d'Hérouville en France et pour le Hansa Studio à ... Berlin? Non mais quelle idée d'aller se terrer dans un coin pareil? Ah bah ça promet d'être gai alors comme ambiance si le disque a été enregistré en partie là-bas. Comme si que Berlin Ouest allait devenir un endroit culturellement à la pointe... Enfin bon... C'est pas comme si les allemands faisaient du rock...

— Attendez deux minutes, vous, l'agent comptable, vous insinuez que vous avez pas écouté l'album orange là, avec le mec de profil ?

— C'est à dire...

— Justement, après l'épisode de l'autre zozo qui joue tout seul avec sa guitare, on a admis qu'il fallait impérativement écouter au moins une fois le produit avant de le distribuer!

—... et quel produit... 64 minutes de bruit blanc... hum, désolé numéro 1...

— Tiens je ne savais pas qu'on avait demandé l'avis du stagiaire ?

— Un peu de calme, messieurs. Et cette fois-ci, numéro 3, modérez vos sarcasmes! Bref, vous avez tous le produit en main? Procédons par étape, la pochette. Dites l'agent comptable, j'ose espérer que monsieur Jones ne nous a pas facturé trop chère celle-ci, non parce que, on y reviendra, mais va falloir le vendre maintenant ce machin, alors j'aimerais assez avoir fait des économies la-dessus, au moins...

— Écoutez Chef... pardon numéro 1, la pochette est tirée d'un film sorti cette année, L'homme qui venait d'ailleurs, réalisé par un certain Nicolas Roeg. Donc pour répondre à votre question, on n'a pas explosé le budget. A ce propos, numéro deux, ne vous retournez pas, y'a miss Baxter qui passe avec les cafés...

— Très bien, c'est noté. Maintenant, venons-en au fait. Effectivement, avec le recul, j'aurais dû me douter que monsieur Jones était loin d'être sobre. Après la chanson fleuve éponyme qui ouvrait l'album précédent, on a droit à une face A totalement décousue et cerise sur le gâteau, la face B ne contient que des instrumentaux ou assimilés... Vous avez une explication numéro 3, c'est vous l'expert !

— C'est à dire que monsieur Jones a collaboré pour cet album (et semblerait pour le suivant aussi) avec monsieur Brian Peter George St. John le Baptiste de la Salle Eno.

— Un musicien classique, joueur de musique baroque?

— Non numéro 2, c'est bien plus grave que cela. Il est connu pour avoir fait partie d'un de ces groupes adeptes du travestissement... Roxy Music. Vous savez, ce qu'ils ont appelé le Glam Rock, monsieur Jones en fut l'un des fers de lance.

— Certes, mais je ne vois pas une once de glamour dans Low ! On navigue en pleine dépression là! On y reviendra mais quand j'écoute le morceau Warszawa, c'est si joyeux que ça pourrait très bien accompagner un documentaire sur la catastrophe de Seveso! Continuez numéro 3.

— Donc ce monsieur Eno a débuté une carrière solo et...

— Et ?

— Enfin vous savez quoi... il fait de la musique expéri... mentale. Encore un qui s'amuse à créer des atmosphères avec des synthétiseurs, de l'Ambient ils nomment ça, ah ah ah... hum...

— Rah mais c'est pas possible à la fin. Il pouvait pas travailler avec quelqu'un dans l'ère du temps, prenez la Disco, ça marche au près des jeunes. Bon, forcément ça explique encore pas mal de choses s'il a travaillé avec ce monsieur Eno.

— Et encore numéro 1, je n'ose même pas vous expliquer le concept de stratégies obliques qu'a utilisé monsieur Eno pour cet album...

— Donc si je comprends bien, la face B, on la doit en partie à ce monsieur ? Non parce que, désolé de ne pas faire ça dans l'ordre, mais vous avez écouté cette face B ? Warszawa ? Faut-il être né à Manchester et être dépressif pour apprécier un truc pareil ?

— Et pire, comme si quelqu'un pouvait choisir ce titre comme nom de groupe... Notez que le reste est pas mieux, que ce soit Art Decade ou Weeping Wall, on nage en pleine cauchemar, rythme répétitif mais triste. Y'a pas à dire, on pourra pas lui en vouloir de ne pas avoir été imprégné par l'atmosphère de Berlin Ouest... Pouvait pas choisir Miami ce junkie!

— Et encore ne vous plaignez pas numéro 2, j'ai écouté le The Idiot de monsieur Osterberg. L'un ou l'autre, les deux chansons qui closent ces deux albums... filez moi une corde que je me pende! Subterraneans et son saxophone fantomatique... on est loin du saxophone de monsieur Sanborn sur Young Americans.

— Et donc numéro trois, vous me confirmez que ces messieurs préparent un autre album enregistré à Berlin Ouest ? Je saute de joie... Tiens, l'agent comptable a une remarque, profitons en.

— Oui, si ça peut vous rassurer numéro 1, monsieur Jones a joué un grand nombre d'instruments pour Low: du saxophone justement, mais aussi de la guitare, du xylophone, du synthétiseur... Non mais ne faites pas cette moue, au moins c'est toujours des musiciens de studio que nous n'avons pas payé !

— Mouais, ceci dit, vous croyez vraiment qu'un musicien digne de ce nom viendrait se perdre à Berlin Ouest pour jouer de la musique pour dépressifs ? Et donc, pour la face A, y'a t-il au moins quelque chose à en tirer? Il nous faut au moins un 45 tours à sortir! Numéro 3 ?

— A vrai dire, la face A, comme vous avez pu le constater, contient déjà deux instrumentaux, un qui ouvre et l'autre qui clôt cette dite face. Morceaux qui du reste font comme les autres chansons de l'album, la part belle aux effets électroniques, la voix de monsieur Jones subissant souvent ce genre d'assauts distordus.

— Mouais, enfin numéro 3, tout à l'heure vous nous mentionnez cette histoire abracadabrantesque de stratégies obliques, mais pour les paroles de la plupart des chansons, c'est aussi du n'importe quoi! Il pourrait au moins écrire des paroles convenables avec du sens ! Et je ne vous parle même pas de la face B...

— Non mais dans l'ensemble il devait être clean, mais il a décidé d'utiliser la technique du cut-up de monsieur William Seward Burroughs.

— Je vous le demande, mais je connais déjà la réponse, encore un drogué notoire ?

— Hum... oui donc la technique du cut-up consiste à produire un nouveau texte à partir d'un texte qu'on découpe au hasard, puis qu'on réarrange... Nan mais me regardez pas comme ça, c'est pas moi qui ait inventé ça!

— Bref, il va falloir se quitter, messieurs, et on arrivera jamais à vendre ce Low. On va prendre au hasard une ou deux chansons, les plus accessibles, Sound and Vision (3) par exemple et on verra ce que ça donnera... Maintenant, au pire pour attirer le gogo, nous faut trouver une accroche... Si la musique de ce monsieur Jones n'est pas vendable, trouvez quelque chose qui puisse émoustiller, tout du moins attiser la curiosité du péquin moyen. Fin de la réunion.

Épilogue : En dépit de critiques mitigées lors de sa sortie le 14 janvier 1977, Low fut loin d'être le suicide commercial annoncé. Mieux, avec neuf mois de retard, RCA trouva finalement pour la sortie du deuxième volet de cette trilogie Berlinoise, "Heroes", cette accroche mémorable : "Il y a la nouvelle vague, il y a l'ancienne et il y a David Bowie."

http://www.therockyhorrorcriticshow.com/2009/09/david-bowie-low-1977.html

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