Une nouvelle constellation

Avis sur Low

Avatar Marius Jouanny
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La discographie de David Bowie est tellement hétérogène qu'il est difficile d'en apprécier tout le répertoire. Mais à l'inverse, il serait surprenant de persister à l'écouter et de la rejeter à bloc, tant elle vogue entre les genres avec une indéniable virtuosité. Entre deux rails de coke, il faut dire que le bonhomme ne manque pas de talent pour se réapproprier les registres musicaux, les passer à la moulinette « Bowie » et surgir là où on ne l'attendait pas. Alors quand le gus partit en 1976 pour Berlin, il fallait s'attendre à des étincelles. La première d'entre elle, Low, renoue avec l'inventivité de ses débuts tout en s'aventurant bien au-delà tout ce qu'il avait pu faire jusque-là.

Dès le premier morceau « Speed Of Life », Bowie annonce son ambition de proposer des sons inconnus, hors du temps, des mélodies entêtantes qui nous envoient à des milliards de kilomètres de la Terre. S'il fallait tracer une ligne de Space Oddity à Ziggy Stardust jusqu'à Low, ce serait cette ardeur cosmique, celle de plonger la tête dans les étoiles avec une musique semblant venir d'une autre planète, qui construit un monde à part entière en quelques morceaux. Ainsi, si The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars effectue cette traversée sur le mode tragi-comique (en atteste rien que le titre), Low se révèle plutôt épique. Les sonorités synthétiques accompagnent une pop plutôt classique dans un premier temps (et même un peu agaçante avec « What In The World », même au sein de ses albums l'artiste est finalement peu homogène), mais l'album bascule progressivement dans une abstraction musicale indéchiffrable. Cette montée en puissance est d'ailleurs plus maîtrisée qu'il n'y paraît par Bowie : le rock entraînant de « Breaking Glass » est déjà coloré de notes synthétiques étonnantes, tandis que les rythmes instrumentaux envoûtants de « Sound And Vision » et « Always Crashing In The Same Car » prennent largement le pas sur la voix de l'artiste. Quand à « Be My Wife » et « A New Career In A New Town », ils sont comme la dernière concession accordée à Bowie au terrestre, un dernier tour de piste avant de transcender toute convention musicale. Le premier est encore en terrain connu, avec batterie et guitare, tandis que le second, déjà purement instrumental, ne s'appuie que sur l'harmonica pour nous rappeler qu'il a été conçu dans un studio d'enregistrement.

Puis, les quatre derniers morceaux, comme autant de sommets musicaux, nous font définitivement quitter la surface du globe. Comme fatigué des préoccupations matérielles, Bowie propose avec « Warszawa » une longue ascension lyrique de plus de six minutes, où l'on n'identifie ni les différents instruments ni la langue du titre. On bascule dans une autre constellation, qui aurait très bien pu être la bande-originale du monstre cinématographique avorté Dune de Jodorowsky. « Art Decade » et « Weeping Wall » semblent quant à eux plutôt accompagner l'épopée vidéoludique d'un épisode 8 bits ou 16 bits de The Legend of Zelda, tant ils annoncent le chiptune des années 80. Ce glissement vers le sublime est sans paroles, en apesanteur, comme inventeur d'un nouveau langage musical. Surtout, il exprime une douceur infinie, la torpeur crépusculaire après une longue bataille, l'errance éternelle du Surfer d'Argent. Cette exploration d'un champ musical inconnu fait renouer Bowie avec un premier degré originel, la démarche de reprendre tout à zéro et d'avancer les phares éteints. En cerise sur le gâteau, « Subterraneans » est la synthèse de ce mouvement primitif, se concluant par l'arrivée impromptue d'un saxophone qui vient subrepticement nous faire redescendre sur Terre. Il est finalement peu étonnant que Philip Glass se soit inspiré de cet album pour composer sa première symphonie dans les années 90.

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