La musique fleuve

Avis sur Parsifal

Avatar Tom_Ab
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Wagner c'est un peu le pendant musical de Victor Hugo, un monument, un artiste total. Sa musique, à l'instar de l'écrivain, explore tous les styles, exploite tous les sentiments. Elle est un fleuve, comme l'est la littérature hugolienne, un immense fleuve puissant de lyrisme, d'émotions et de volupté. On a entendu mille fois à tort que Wagner était trop martial, trop cuivré, trop nazi (quel anachronisme !). Wagner a ses lourdeurs, comme le style ampoulé de Hugo a le sien.

Mais son style c'est avant tout celui d'un génie, une capacité à tout faire, à tout dire, au cours d'oeuvres immenses. Imaginez, plus de quatre heures visé sur son siège, à écouter Parsifal. Certains y verraient sans doute une punition, un insupportable emprisonnement. Mais, moi, confiné, à l'écoute de cette oeuvre j'y ai au contraire découvert une formidable respiration. J'ai pu m'évader car Wagner avec Parsifal, opéra crée en1882, le compositeur est au sommet. Il ne lui reste qu'un an à vivre. Parsifal scelle le sort de sa fantastique épopée musicale, de la plus élégante et belle des manières. Tristesse, lyrisme, colère, apaisement, luxe, calme et volupté. Wagner parachève le romantisme, gothique et chevaleresque. L'épopée racontée par Wagner a tout du conte et du merveilleux, capes et épées, princes et princesses. Il surpasse sa propre légende en faisant encore plus brillant, plus grand, plus beau. Toutes les émotions y passent et toute l'humanité. Le monde est condensé en quatre heures de musique.

D'ailleurs Wagner qualifiait ainsi son ultime oeuvre : festival scénique sacré. Et il est vrai que la mystique traverse l'oeuvre de bout en bout. Parsifal, lancé à la quête du graal, affrontant les tentations, chevaliers, femmes perverses, accomplissant en réalité une quête vers la sainteté. Les références médiévales et religieuses ont certes un peu vieillies. Le livret est pétri de métaphores bibliques. Mais la musique, que dire ? La musique, certainement pas ! La musique est aussi stupéfiante de beauté que de modernité. Wagner n'a su faire qu'une chose de sa vie : l'opéra. Il n'a presque rien composé d'autres. Mais comme pour lui l'opéra est total, il puise en réalité tous les genres musicaux pour les mettre au service de son livret. Ainsi, ici, la dimension religieuse de l'oeuvre lui confère des airs liturgiques. Le choeur résonne, la religion est omniprésente. Wagner, aux portes de la mort, devient toujours plus mystique. Il n'a pas composé de messes ou d'offices religieux. Qu'importe ! Son opéra est une oeuvre liturgique. Son opéra est total.

Que dire de plus de cette musique ? Le thème principal de l'oeuvre, du début à la fin, résonne majestueusement, égrené au fil des actes et des scènes avec une facilité virtuose. Il suffit d'écouter l'ouverture et le final de cette oeuvre pour en saisir l'essence, ramassée, synthèse de tout le reste. La rigueur de la composition est extrême. En cela, oui, de manière un peu cliché, Wagner est bien allemand. Il y a son lot bien sur de style wagnérien comme le prélude de l'acte II, sombre, épique, guerrier à souhait. Mais la douceur du final (Hochsten Heiles Wunder !), violons haut perché, choeur d'une pureté angélique réfute de manière définitive, l'assertion populaire qui veut que Wagner soit l'équivalent de gros sabots. Oubliez la chevauchée des Walkyrie. Les vrais musicophiles savent qu'il n'en est rien et que les compositeurs jaloux ou encore par la suite, de manière autrement plus odieuse, les nazis, ont sali la réputation du vénérable père de l'opéra. Car en réalité, comme Hugo pour la littérature, Wagner est l'alpha et l'oméga, aussi bien de l'opéra que de la musique romantique. L'émotion palpable, à chaque portée de l'oeuvre, emporte tout. Wagner n'oublie pas un instrument - et il y a en a plus d'une centaine nécessaire pour exécuter l'oeuvre, n'oublie pas les choeurs, les lieder ; chaque seconde a sa bravoure, chaque personnage son heure de gloire. Il est un formidable esprit de synthèse, à la croisée des mondes musicaux, réutilisant tout l'apport de la musique germanique, de Bach à Beethoven, en passant par Mozart. Wagner voyait l'opéra comme un art total, spectacle, théâtre, musique, et il n'est pas étonnant qu'il soit si cinématographique. Il en incarne déjà l'esprit. Farandole, ribambelle de notes, ça ne suffit pas. Parlons d'un torrent impétueux mais néanmoins limpide de notes. On est emporté, subjugué, submergé par tant de merveilles. La musique de Wagner est un fleuve immense, visez l'Amazone.

L'oeuvre aurait pu se répéter une, deux, trois heures, de plus. Elle m'a donné chaque seconde l'occasion de quitter la grisaille parisienne. Sans la musique, le confinement m'aurait tué. La musique, m'a sauvé. J'en boirais jusqu'à la lie. Merci à la musique d'exister.

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