Planeta Lamma par KreepyKat
Il y a des œuvres qui nous posent problème.
J'ai beau beaucoup aimer un site comme SC, il est indéniable que tout système de notation a ses limites. Déjà, il y a la question du critère. Faut-il noter par rapport à des points précis et bien définis ? Comme l'envie nous vient ? A chacun sa méthode, et à chaque méthode ses aléas.
Tiens, par exemple, moi, je note selon le plaisir que je prends devant chaque œuvre, comme beaucoup de monde. Notation purement subjective, un peu précipitée et peut-être même un brin égoïste, mais qui a l'avantage d'être sincère. Seulement, ça ne marche pas à tous les coups. Je ne vais pas vous ressortir l'exemple de Salo, hein, mais je pourrais aussi vous parler d'un machin informe comme le "Ceci n'est pas un disque" de TTC qui est une torture à noter. Vous avez compris : les notes, ça permet de donner une vague idée, mais ça n'est en aucun cas une référence absolue.
Cette petite prélude pour vous expliquer pourquoi je vous parle de ce disque.
Je ne l'aime pas.
Je n'aime pas plus son auteur.
Mais à mon sens, il est essentiel. Bien plus que n'importe quel album des Stones. Justement parce qu'il n'a pas changé le monde de la musique. C'est ce qu'on appelle un OMNI, une relique rare, une autre façon de faire de la musique.
Il serait aisé de la critiquer. Damião Experiença gueule n'importe comment en utilisant une seule corde, des solos d'harmonicas et des percussions - des bongos, pour être précis. Le tout dans un dialecte de son invention (dérivé du portugais), sur un tempo mouvant, sans véritable point d'accroche pour l'auditeur.
Ce n'est même pas une musique inscrite dans une certaine tradition, c'est juste un mec qui a voulu faire sa musique de CETTE façon à CET instant. Pas de technique ou de savoir-faire rythmique, pas plus dans les harmonies, de la musique primitive au sens brut du terme.
Forcément, ça pique un peu les oreilles. Et il serait trop simple de rejeter le disque en disant "bon, il fait ce qu'il veut avec son disque, mais putain, c'est inaudible !". C'est typiquement un disque pour lequel l'écoute seule ne suffit pas. Il convient de se pencher sur sa démarche.
J'ai l'impression, et vous l'avez peut-être également, que je rappelle ici une évidence.
Mais il ne faut pas oublier qu'un site comme SensCritique pousse, par sa nature même, à juger une œuvre sans s'intéresser aux raisons de son existence.
Je ne juge pas ceux qui le font, hein, je suis moi-même loin d'être irréprochable sur ce point. Mais je pense qu'une piqûre de rappel est utile, de temps en temps. Pour la musique, plus que pour n'importe quelle forme d'art, le résultat seul ne permet pas forcément de comprendre l’œuvre. Il est alors nécessaire d'aller plus loin.
Creusons, donc. Qui était ce Damião qui a fait ce disque si étrange ?
Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il a eu une vie agitée. Fuyant ses parents à l'âge de 13 ans, il grandit dans la rue avant de s'engager dans l'armée. Il finira par la déserter, ce qui lui coûtera un an de prison (à moins que ce ne soit car il dirigeait un réseau de prostitution), où il apprendra la musique et la peinture. A sa sortie, il travaille à nouveau pour l'armée, jusqu'à un accident qui le laissera handicapé. De nouveau à la rue, il reprend une activité de mac, et utilise les bénéfices pour enregistrer notre album.
Un drôle de gus, vous dites ? Vous n'êtes pas au bout de votre peine.
Damião est un illuminé, un vrai, qui se déclare à la fois nazi et juif, tiens, pour un exemple frappant. Quelqu'un de très déconcertant, peut-être même flippant, qui a une part d'ombre indéniable.
Je n'ai pas réussi à me pencher sur les paroles de ses morceaux (en même temps, déjà que je ne parle pas portugais...), mais j'imagine qu'elles sont du même tonneau.
Mais je ne juge pas l'homme, et, n'ayant pas moyen de comprendre les paroles, je ne peux pas non plus juger du contenu idéologique de l'album. Tout au plus puis-je un peu mieux comprendre pourquoi il est tellement à part.
Même en creusant, on est pas plus avancé, donc. Me voilà donc contraint de revenir à l'universel : cette musique si étrange, si déconcertante.
Et c'est ce qui me fait dire que Planeta Lamma est un album essentiel : c'est un album qui place son auditeur face à ses propres limites. Un cas particulier, un album tellement à part que quelque soit la grille de lecture adoptée, il y a fort à parier qu'il ne s'y imbrique pas totalement. De cette manière, et c'est là le point crucial, c'est un album qui pousse à reconsidérer notre propre définition de la musique. Pour, pourquoi pas, la faire évoluer. Mais aussi pour prendre conscience que celle-ci a forcément des faiblesses ou des ambiguïtés.
Exactement comme pour les notations, oui, oui.
Ceci dit, je vous avoue que j'irai pas écouter ce truc tous les 4 matins.
P.S : J'ai lu quelque part que certains artistes avaient plus tard adoptés une démarche plus ou moins similaire à celle de Damião : Jandek, Wesley Willis, Daniel Johnston... Je viendrais vous confirmer ça une fois que j'y aurais jeté une oreille.