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Une quinzaine de mois seulement après la sortie de l'exceptionnel Grace For Drowning, qui avait repoussé les limites du prog moderne, voici que Steven Wilson revient avec son nouvel opus, The Raven That Refused To Sing (And Other Stories). Notez que pour plus de commodité, j’appellerai cet album The Raven, il ne s'agira donc pas d'une référence à Lou Reed, Edgar Poe ou Alan Parsons.

The Raven est très différent de Grace For Drowning dans sa structure : un seul album, six morceaux, à peine cinquante minutes. Ici peu ou pas de stars, à part Wilson lui-même, mais plutôt des habitués ou des pointures moins connues du grand public : Guthrie Govan aux guitares (un ancien d'Asia présent sur le superbe Docker's Guild), Nick Beggs à la basse (et au Chapman Stick), le batteur Marcos Minneman, le pianiste de jazz Adam Holzman (fils de Jac Holzman, légendaire fondateur d'Elektra Records et qui a notamment lancé les Doors) et enfin le désormais bien connu Theo Travis. Un homme est derrière les manettes, au poste d'ingénieur du son, il s'agit d'un jeune inconnu qui répond au nom d'Alan Parsons.

Oui, ça peut paraître étrange, d'autant plus que Parsons, plus ou moins à la retraite, est surtout connu pour ses talents de producteur (même si, je vous le rappelle, il était assistant-ingé sur Abbey Road et ingé principal sur The Dark Side Of The Moon, mais c'était il y a 40 ans) et de compositeur. Il y a même de quoi avoir un peu peur, mais je vous rassure : malgré ma connaissance très profonde et exhaustive des travaux du Project et donc du son Parsons, je n'en ai rien entendu sur ce Raven. A part que le son est absolument parfait, évidemment, et que je n'ai pas entendu d'album aussi bien produit et enregistré depuis... Grace For Drowning, à vrai dire, il faut donc y voir surtout la patte Wilson. Vous pouvez continuer votre lecture rassérénés, il n'y aura pas de cors de chasse pompiers et de nappes de synhtés eighties sur cet album.

Autre différence avec Grace For Drowning, ainsi qu'avec le superbe Storm Corrosion, The Raven est beaucoup moins expérimental, plus direct et accessible, et son premier morceau, Luminol, a même des accents metal assez marqués. Dès le premier riff, on sent que Wilson a changé d'ambiance, changé de projet, changé de mode opératoire. Une ligne de basse musclée et rapide, des accords certes un peu jazzy mais surtout, des éléments rythmiques assez prog-metal. On se rend très vite compte que cet album va être parfait, et il l'est. Compact, direct, bien construit, ne laissant que peu de place à de longues et planantes évolutions, c'est loin d'être un album de rock ou de metal bien sûr, ça reste du prog et du bon, mais c'est quand même un album beaucoup plus facile à écouter que tout ce que Wilson a fait depuis 10 ans, hormis Blackfield bien entendu.

Autant Grace for Drowning était une longue illustration de ce qu'est Wilson musicalement (metal-prog-pop-rock-jazz-noisy-ambiant), autant The Raven en est un condensé précis et juste, issu du même tonneau. On retrouve donc du rock-metal (mais cette fois en plus grande quantité : Luminol, mais aussi Holy Drinker), du soft-prog à l'ancienne aux accents floydiens (le sublime Drive Home, qui rappellera de bons souvenirs aux fans de Porcupine Tree), et puis toujours ce talent si spécial de Wilson, cette capacité exceptionnelle à faire de grands et beaux morceaux à partir de si peu d'accords, si peu de notes (le lent et magnifique The Raven That Refused To Sing).

Les musiciens sont, évidemment, au sommet, mais la technique est au service de la mélodie : le groupe est en mode Genesis plutôt qu'en mode Yes. Je vais même aller encore plus loin : ils sont en mode King Crimson, Wilson l'est depuis un moment (il a remasterisé les bandes des albums principaux du légendaire combo de Robert Fripp il y a déjà quelque temps), et si Grace For Drowning pouvait être assimilé à son In The Court Of The Crimson King/In The Wake Of Poseidon personnel (long, complexe, très élaboré, expérimental et contemporain), The Raven est clairement son Red (plus précis et direct, accessible et puissant, aux limites du metal/hard-rock).

Minnemann, le batteur, est l'un des principaux responsables de cette orientation plus dure du propos de The Raven. Assez technique et fin, bien sûr, il dégage surtout une certaine violence, voire une agressivité très metal dans ses roulements, ses breaks ou ses intros(celle de Luminol par exemple), et en cela il ressemble beaucoup aux deux autres grands batteurs qui ont bossé avec Wilson : Chris Maitland et Gavin Harrison. Violence tempérée par Travis et Holzmann, qui eux sont plutôt dans une veine jazz, même si, comme je l'ai déjà signalé, celle-ci est plus discrète, ou plus classique. Il y avait un « esprit jazz » contemporain dans Raider II, alors que le solo de Holzmann sur Holy Drinker, par exemple, est plus classique, bop ou free, selon les chapelles.

Autre point notable, comme souvent chez Wilson : le traitement des voix. Cette fois-ci beaucoup moins de minimalisme, Steven se lâche sur les backings et envoie de l'overdubbing à tire-larigot, pour le plus grand bonheur de l'auditeur. On est loin de Neal Morse je vous rassure, ce n'est jamais kitsch ou déjà-vu. Parfois plus de chaleur, à d'autres moments quelques atonalités de bon goût, toujours bien placées, et puis, sur The Pin Drop par exemple, une puissance assez envoûtante et magnifique.

Décidément, s'il y a un point sur lequel Wilson est irréprochable depuis maintenant trois albums c'est bien la qualité d'exécution. Je n'ai pas entendu la moindre fausse note, pas un seul mauvais choix. Ça n'a pas toujours été facile de pénétrer son travail en profondeur et on pourrait même lui reprocher de parfois être un peu trop élitiste (sur le Storm Corrosion surtout), mais heureusement sur ce Raven il n'en est rien.

Quid des morceaux donc ? On sait maintenant que l'exécution est parfaite, attachons-nous à décortiquer la teneur du propos wilsonien. Eh bien c'est, encore une fois, assez varié, on évolue assez rapidement, parfois au sein d'un seul morceau, d'une ambiance agressive et puissante, légèrement atonale, à un repli en douceur, comme sur Luminol. The Raven That Refused To Sing, à l'inverse, est une montée progressive basée sur un seul groupe d'accords, répétés durant sept minutes, et c'est le changement architectural d'orchestration et l'intensité de l'interprétation qui vont nous délivrer petit à petit l'âme du morceau, jusqu'au final éblouissant. On notera aussi la superbe ballade Drive Home que j'ai déjà citée, et les superbes exercices de fusion jazz-metal-prog que sont The Watchmaker et The Holy Drinker.

A l'écoute de cet album, expérience intense et indissociable de celle qu'était déjà l'écoute de Grace For Drowning, le constat inévitable est que Wilson se maintient au sommet de la vague, voire assez aisément au-dessus du panier. De tous les compositeurs et créateurs rock/metal un peu sérieux, Wilson est le plus complet et complexe, mais aussi le plus talentueux en termes d'écriture, aux côtés d'autres artistes hybrides tels David Bowie (dont un nouvel album devrait sortir prochainement), Ihsahn ou Devin Townsend. En matière de rock-pop à proprement parler, tout ou presque a été dit, et c'est donc vers le cross-over, la fusion rock-metal-prog, ou le metal extrême fusionné au prog et/ou au jazz, que l'amateur se tourne pour découvrir de véritables artistes, créatifs et avant-gardistes : on parlera donc de Devin, de Tveitan ou de Sjoblom pour les plus connus. Dans ces domaines règne Steven Wilson, qui semble, après 25 années de carrière, avoir enfin trouvé son véritable credo, son identité prog-rock-metal-jazz, et dont The Raven That Refuse To Sing (And Other Stories) est la plus parfaite illustration à ce jour.

Silvergm
9
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