No body, no soul

Avis sur Turn Blue

Avatar ThomDorsett
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Dès le départ, « Turn Blue » causait un malentendu. De par sa campagne de promotion surréaliste (un tweet de Mike Tyson, une vidéo avec un hypnotiseur…), sa pochette gentiment psychédélique ou encore le clip délirant du single Fever, on pouvait légitimement s’attendre à un disque fun et décomplexé, sortant un peu des sentiers battus du classic rock dans lequel s’était engagé (avec talent) le duo depuis l’arrivée aux manettes du fameux producteur Danger Mouse.

A la première écoute, il est évident qu’il n’en est rien et que le groupe d’Akron a envisagé le successeur d’« El Camino » d’une manière bien différente. « Turn Blue » se présente en effet comme un disque lent et mélancolique dont les thèmes sont très inspirés du récent divorce du chanteur Dan Auerbach (on ne peut s’empêcher de remarquer l’amalgame avec le « Ghost Stories » de Coldplay sorti quelques jours plus tard). Mais si la déception l’emporte à la surprise ici, ce n’est pas par refus de compréhension de la démarche du groupe. Au contraire, l’idée de base était bonne et promettait un grand disque de rock épique et désespéré. C’était d’ailleurs peut être la volonté du groupe, finalement : après les succès massifs de « Brothers » et « El Camino » tous deux portés par de grands singles rocks (Tighten Up, Gold On the Ceiling, Lonely Boy…), il s’agissait de sortir l’album définitif, le chef d’oeuvre qui ne se cache pas, celui qui n’a pas forcément de gros tubes mais qui met tout le monde d’accord et qui aurait assis l’ex-formation de garage-blues aux cotés des plus grands groupes du rock américain. Le mauvais disque qu’est « Turn Blue » est donc d’autant plus dramatique qu’il aurait dû être le meilleur du groupe. Car oui, « Turn Blue » est un mauvais disque. Ou un disque raté, dirons-nous plutôt.

Il ne faut pas chercher bien loin pour capter la qualité globale de l’album. Il suffit d’écouter les deux premiers titres. Pour ouvrir les festivités : Weight Of Love ou sept minutes d’ennui, se compose de solos de guitares qui ne sont que pure masturbation et de mélodies pauvres tandis que Danger Mouse croit créer une « atmosphère » en rajoutant du xylophone… Par la suite, In Time avance péniblement avec un groove paresseux sur lequel Dan Auerbach, chanteur capable d’une grande chaleur soul, piaille bien sagement. Le reste du disque est du même acabit : les compositions sont faibles et la production, lisse (Danger Mouse a oublié qu’il ne suffit pas de rajouter quelques lignes de basses rebondies pour faire sonner des morceaux plombés par un guitariste ici complètement léthargique).

On sent bien que le groupe voulait sonner de façon classe et donner un aspect expérimental à l’oeuvre ; et il avait raison, le concept le permettait totalement, c’était l’occasion idéale. A la place, les Black Keys se vautrent dans le conventionnel. Finalement, « Turn Blue » pourrait constituer un bel hommage à un sous-genre dont la musique pop aurait éventuellement pu se passer : le rock californien jet-set et cocaïné des années 70. Aussi apathique qu’un Clapton solo ou dénué de soul qu’une ballade des Eagles, « Turn Blue » n’a pas le cœur brisé, « Turn Blue » n’a pas de cœur.

Enfin, il faut parler de la déconcertante Gotta Get Away qui clôt l’album de façon bien étrange. Sorte de pastiche (voulu, on l’espère) entre les Stones et Creedence, c’est le seul titre vraiment rock de l’album mais plutôt rock à papa, du genre à accumuler tous les clichés possibles, de l’introduction jusqu’au refrain, avec en sus, un rythme en mode croisière. Le titre a surtout la capacité de casser toute la cohérence de l’album qui avait jusque là au moins cela pour lui (en plus de sa chanson-titre qui est à peu près la seule composition intéressante du disque).

Difficile de dire ce qui a mené le groupe à produire un objet d’un tel désintérêt artistique et de divertissement, d’autant que Dan Auerbach est devenu un producteur demandé ces dernières années. On ne souhaite pas véritablement un retour aux sources du groupe, on espère simplement qu’il gardera cette volonté d’évoluer, mais avec plus d’inspiration cependant.

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