Une Vallée Pas Si Étrange, Mais Pas Tout à Fait Accueillante

Il y a dans Uncanney Valley, le cinquième album de The Dismemberment Plan, quelque chose d’à la fois familier et désorientant. Comme un vieil ami qu’on retrouve après une décennie d’absence, on reconnaît les traits, le ton, la gestuelle… mais quelque chose a changé. La connexion est là, mais elle n’est plus aussi naturelle qu’avant. Ce sentiment, oscillant entre la nostalgie et une légère déception, résume assez bien mon ressenti à l’écoute de cet album : un retour pas raté, mais pas totalement convaincant non plus. D’où une note de 6/10 – une appréciation modérée, teintée de respect et d’exigence.


L’attente était grande : après l’influent Change (2001) et surtout Emergency & I (1999), sommet d’inventivité post-punk, le groupe s’était tu. Pendant plus de dix ans, silence radio. Puis, en 2013, ce retour. Mais ce que Uncanney Valley propose n’est pas tant une renaissance qu’un bilan. On y sent une volonté de se repositionner, de parler différemment, peut-être même de vivre autrement la musique. Mais ce recentrage s’accompagne d’un certain lissage.


Le son est plus propre, moins chaotique, et parfois – il faut le dire – moins surprenant. Ce n’est pas un défaut en soi, mais quand on connaît la capacité du groupe à faire jaillir l’inattendu dans le quotidien banal, cette sagesse nouvelle peut frustrer.


Parmi les morceaux qui fonctionnent vraiment, "Invisible" se démarque. On y retrouve cette dynamique sautillante, ce groove improbable, presque geek, qui a toujours été une signature du groupe. Le morceau est à la fois dansant et étrange, avec un texte qui oscille entre introspection et humour absurde. C’est un bon condensé de ce que The Dismemberment Plan sait faire : mélanger le cérébral et l’émotionnel sans jamais tomber dans la prétention.


Autre réussite notable : "Mexico City Christmas". Il y a ici une douceur inattendue, presque mélancolique, avec des arrangements délicats et une sincérité touchante dans le texte. Ce n’est pas un tube, mais une belle parenthèse, qui montre un groupe plus mature, plus posé, et capable de délicatesse.


"Waiting", en revanche, illustre bien les limites de l’album. Tout y semble un peu trop convenu : la structure, les synthés, même la voix de Travis Morrison, d’habitude si expressive, semble ici retenue. Ce n’est pas mauvais, mais c’est oubliable. Et c’est un mot qu’on aimerait ne jamais avoir à associer à ce groupe.


Le titre "Daddy Was a Real Good Dancer" mérite aussi qu’on s’y arrête. Il y a dans cette chanson une tentative d’émotion réelle, un hommage discret, mais là encore, l’exécution manque peut-être de conviction. L’intention est là, le texte est intéressant, mais la production ne décolle pas, et le morceau semble rester en surface.


L’album semble vouloir parler de l’âge adulte, de ses doutes et de ses petites résignations. C’est un parti pris audacieux – surtout pour un groupe souvent associé à une forme d’énergie juvénile, presque frénétique. Et cette ambition est louable. Mais elle s’accompagne parfois d’un certain ennui. Moins de tension, moins de contrastes, moins de bizarrerie.


La voix de Travis Morrison, elle aussi, a changé. Moins débridée, plus posée. Cela fonctionne par moments, mais on en vient à regretter ses envolées imprévues, ses cassures de ton, qui donnaient tant de relief aux anciens morceaux. Ici, il semble parfois bridé – par choix ou par fatigue, difficile à dire.


Uncanney Valley n’est pas un mauvais disque, et il serait injuste de le condamner pour ce qu’il n’est pas. Il a le mérite d’exister, de tenter quelque chose d’autre, de s’inscrire dans un temps où les reformations sont souvent purement opportunistes. Ce n’est pas le cas ici : il y a une démarche sincère, un désir réel de proposer une nouvelle page.


Mais cette page reste inégale. Le disque manque de souffle, de prise de risque. Il alterne entre de belles intuitions et des moments d’inertie. Pour un groupe capable de tant de fulgurances, c’est un peu frustrant.


Alors oui, c’est un album que je respecte – mais que je n’écoute que rarement. Il n’est pas désagréable, mais il me laisse sur le seuil. Je reconnais la maison, j’en connais les meubles, mais je n’y retrouve pas tout à fait la chaleur d’antan. Peut-être est-ce moi qui ai changé. Peut-être est-ce eux. Peut-être un peu des deux.

CriticMaster
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le 18 avr. 2025

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