Sorti en 2013, Vanishing Point n’est ni un cri de renaissance, ni un adieu déguisé. C’est un album de Mudhoney tel qu’on l’attend : sale, frontal, sans détours. Avec ce disque, le groupe prouve qu’il n’a rien perdu de sa mordacité ni de sa capacité à faire vivre une certaine idée du rock garage – un rock rugueux, pas forcément aimable, mais diablement vivant. Si je lui donne un 7.5/10, c’est parce qu’il réussit ce qu’il entreprend, tout en laissant l’impression qu’il aurait pu aller un peu plus loin.
Dès les premières secondes de l’album, on est frappé par cette esthétique sonore cradingue devenue la marque de fabrique de Mudhoney. Ici, la distorsion n’est pas un artifice, elle est un principe fondateur. La guitare semble scier l’air, la basse vibre comme une bête en cage, et la batterie cogne avec une rudesse qui frôle parfois la brutalité. On ne cherche pas la précision chirurgicale, mais bien l’impact brut.
Ce que j’ai particulièrement apprécié, c’est la manière dont cet aspect rugueux ne tourne jamais à la caricature. Ce n’est pas du bruit pour le bruit – c’est une énergie canalisée, un chaos maîtrisé. Mudhoney connaît sa grammaire musicale sur le bout des doigts, et ça s’entend.
Si l’album fonctionne aussi bien, c’est grâce à cette hargne jamais éteinte. Mark Arm crache ses textes avec une ferveur qui force le respect. À plus de vingt-cinq ans de carrière, il ne joue pas la nostalgie : il continue simplement à gueuler parce qu’il a encore des choses à dire – ou à hurler.
Cependant, cette constance est aussi ce qui limite Vanishing Point. Les morceaux s’enchaînent avec efficacité, mais une forme de prévisibilité s’installe. La structure des titres varie peu, les ambiances restent dans un registre proche, et malgré une écoute plaisante, on ressort sans moment vraiment mémorable ou rupture forte. Un ou deux titres qui auraient osé sortir de ce cadre auraient pu faire toute la différence. C’est là que l’album perd quelques points.
L’un des grands plaisirs de ce disque, ce sont ses paroles. Fidèle à leur tradition de sarcasme et de décalage, Mudhoney livre des textes empreints d’ironie, d’absurde et parfois d’une lucidité grinçante. On y sent une forme de désillusion, mais jamais de résignation. Il y a toujours cette petite flamme provocatrice qui brille sous les couches de fuzz.
Cette écriture mordante donne une profondeur supplémentaire à l’album. Elle transforme certains morceaux en de véritables commentaires sociaux, acides mais jamais didactiques. Ce ton particulier – entre colère punk et humour noir – reste l’un des atouts majeurs du groupe, et Vanishing Point le démontre encore avec brio.
En définitive, Vanishing Point est un album solide, porté par une authenticité indéniable. Il ne prétend pas être autre chose que ce qu’il est : un cri de plus dans le tumulte, honnête, brut, sans vernis ni calcul. Pour les fans de longue date, c’est une belle preuve que Mudhoney n’a rien perdu de son feu intérieur. Pour les autres, cela peut être un bon point d’entrée – à condition d’accepter un son volontairement abrasif et une forme d’immobilisme stylistique.
Il manque à l’album ce petit supplément d’audace ou de surprise qui l’aurait fait passer d’un bon disque à un grand disque. Mais dans son genre, il reste une référence respectable, qui tient la route et qui a du chien.
Vanishing Point est un disque fidèle à lui-même, porté par une énergie intacte et une identité sonore forte. Son manque de prise de risque pourra décevoir, mais son honnêteté brutale et sa verve sarcastique en font un album à écouter – et à ressentir – plus qu’à analyser. Une belle démonstration de constance, signée par un groupe qui n’a jamais eu besoin de plaire pour exister.