https://youtu.be/RePcThSawYg
Beau chaton, beau balcon,
il est là parce qu'il est trop jeune, trop jeune pour descendre, trop jeune pour ne pas monter, trop jeune pour ne pas être continuellement assailli des milliers de petits mouvements de la flore urbaine, et des voitures, et des passants. Il est chétif, et sa gamelle pleine repose avec lui sur le bord, il oublie pour le moment de manger. Son museau trigonocéphale a le menton un peu en retrait du convalescent, qui lui donne l'air de tout scruter avec passion, d'une manière qui nous semble drôlement exagéré, et drôlement cute. Les secondes passent depuis là-haut, de fascinations en fascinations, et chaque seconde il semble s'avancer un peu plus dans le vide, pour passer de l'autre côté du monde, de l'autre côté du balcon, là où les choses perdent en poésie, en promesses de bohneur, mais gagnent en satisfactions vites consommés, sonnantes et trébuchantes. Chaque seconde il s'avance un peu plus, plonge davantage le museau, reste malgré tout sur place, c'est une illusion d'optique en boule de poils, bleue et blanche pastel, toute nouvelle au monde, à peine quelques mois. Il creuse le dos lorsqu'il découvre et l'arrondit ensuite, le cou progressivement tendu, oscillant sur ses pattes avant de gauche à droite pour multiplier les angles, tant que son regard se perd au loin, et que sa découverte le suit, autant qu'elle le fuit, à l'horizon. C'est le chaton du balcon.
Un homme sans dents passe en voiture,
il interpelle les passants par la fenêtre du passager, d'un rire excité presque vulgaire de naturel. Il oublie les formalités car le temps presse, plus vieux que son âge, il nous montre une femme sur le trottoir en sens inverse, dont on ne voit que le dos et les fesses. C'est vrai qu'elle est belle, si belle qu'il lui fallait en partager la vue avec de parfaits inconnus. Il n'articule pas les mots, quoique ses bruits nous parlent, davantage de lui que d'elle finalement. L'excitation sort en grands souffles hilares de sa bouche, béante, aux lèvres humides comme des gencives, ce sont les cris d'un très vieux loup qui prendrait maintenant sa faim comme un jeu, sur le point d'exploser en deux entre le plaisir des yeux et la sauvagerie d'une nature retrouvée. Il n'exprime aucun désir de conquête, au volant de ce genre de voitures longues et si légèrement équipées que le soleil et la poussière s'infiltrent de toute part, dans une odeur de campagne, et suffisent à nourrir l'âme, même en ville, de vieilles réminiscences pastorales, celles de cette vie ou d'une autre. Le cendrier est plein et il y a des outils dans la boîte à gants. C'est la voiture de l'homme sans dents.
Je fais un petit détour pour une assiette mixte,
il a la main sur le cœur, littéralement, c'est sa manière de dire bonjour. Salam. La main dans la friture aussi, c'est son métier. La viande tourne dans un rayonnement de chaleur orange, dont on s'approche l'hiver, et que l'on fuit l'été. Lui la côtoie quotidiennement, cette chaleur, et n'a d'égard aux saisons, ni dans le commerce, ni dans la dépense qu'il fait de sandwichs gratuits, discrets, que je le surprend à passer sous le coude par-dessus le comptoir, la main où il faut comme s'il disait bonjour, salam, à ceux qui sauront bien quoi faire de leur faim. Il a qui plus est le sourire rieur, sait toujours trouvé plutôt drôles chacune de mes commandes, et j'en suis sans qu'il me l'explique plutôt flatté, partagés lui et moi ce faisant, entre la samouraï, l'andalouse et l'algérienne. C'est le mec du kebab.
En rentrant je marche derrière un enfant,
il porte en lui une fierté qui nous est scellé, d'être autonome peut-être. Il est plus fier que son cartable est lourd, tant lourd est son cartable d'ailleurs qu'il le traîne fièrement sur son dos. Peut-être y a-t-il dans sa démarche farouche la satisfaction d'avoir aujourd'hui assimiler, en s'armant de patience à la sueur du front, une partie de toute cette masse de livres en sac, il a le pied serein du petit homme. Le trottoir et les passages piétons forment une ligne de vie vers la maison, encore dans la rue il est comme déjà chez lui, et ça se voit puisqu'il chantonne, ou récite des paroles magiques destinées à des êtres imaginaires, qu'il se crée en route amicalement. C'est l'enfant sur le retour, de l'école probablement.