Waka/Jawaka
7.7
Waka/Jawaka

Album de Frank Zappa (1972)

C’est en fauteuil roulant que Franck Zappa retrouve les studios. Faut dire que, récemment, la vie lui a filé des torgnolles du genre physique. D’abord, ce fameux incendie dans une salle de concert géante, où il réussit à faire évacuer le public dans le calme, et qui sera la graine du tube n°1 de Deep Purple « Smoke on Water ». Ensuite et surtout, ce spectateur qui le plaqua lors d’un concert, lui causant fractures et dommages durables. La raison en est presque Zappaienne : le chanteur aurait regardé de façon trop insistante sa petite amie… En bon bourreau de travail qui se respecte, Zappa a profité de sa convalescence pour travailler deux fois plus. Depuis son lit, « Waka / Jawaka » et « The grand Wazoo » accouchèrent dans la fièvre. Et comme on fait pas les choses à moitié, le moustachu dirige également l’orchestre (une nouvelle formation des Mothers qui ne dura qu’un an), ce qui, au vu de la gueule des partitions, est sacrément costaud.
Successeur de « Hots Rats », comme le confirme l’insubtile pochette, ce disque s’en distingue néanmoins par son renouement avec une musique moins facilement accessible et franchissant un cap dans la complexité rythmique. « Hots Rats » contient des mélodies et des sons propres à capturer l’oreille ; « Big Swiffty » mélange improvisations et sections en rendant les frontières les plus floues et anarchiques possibles, les sons résonnent comme des époques se répondant en des cris aigus. Vous me direz, « Waka / Jawaka » contient des chansons, pas « Hot Rats ». Mais j’ai trouvé que ces deux chansons étaient faussement simples : on dirait un mélange de gospel, de blues et de jazz avec « Your Mouth », tandis que ma préférée « It just might be a One-Shot deal » est compartimentée en plusieurs genres (intro jazz, milieu ballade, fin blues, le tout avec une forte instrumentation rock bien sûr). Et puis, on revient au deuxième gros morceau qui termine le sandwich, « Waka / Jawaka », qui repart dans ses célébrations imprévisibles, propose un solo de batterie d’anthologie et un final tout simplement bandant comme une troupe de musiciens manouches.
Sans être aussi bon que « Hot Rats », cet album est magnifique, et ce pour une principale raison, en dehors de sa qualité musicale stupéfiante : le Plaisir. La musique au-dessus de tout. Ce que je trouve particulièrement jouissif avec cet artiste, plus qu’avec un autre, c’est que l’on a l’impression qu’à partir du moment qu’il peut jouer de la musique, rien ne peut l’atteindre ou le meurtrir. Tant qu’il peut déchaîner ses musiciens dans tous les sens, tant qu’il peut explorer et s’amuser avec tous les genres, tant qu’il n’est pas amputé de ses mains, il veut juste s’éclater dans la sueur avec ses thèmes fous. Ça donne à ses morceaux une tonalité de véritables orfèvreries d’artisan, un homme libre composant dans sa cahute nuageuse et livrant régulièrement à sa clientèle ses visions joyeusement libertaires . En un mot, la sincérité. Et le plaisir en est décuplé : il vit pour la musique et sa musique ne vit qu’avec lui.
« Waka / Jawaka » exacerbe cela avec son contexte de production. C’est probablement son plus inaccessible en jazz fusion, « Big Swiffty » est un putain de puzzle, alors prenez le temps de le décortiquer ; même après 10 écoutes, des sonorités nouvelles surgiront, que vous n’aviez pas remarqué. On a toute la vie devant nous pour explorer cette œuvre.

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le 26 juin 2020

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Billy98

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