Voilà le genre de duo à la démarche très radicale et qui n’offre pas beaucoup de choix : on entre dans leur univers extrême (peu de monde, on le devine) ou on y reste hermétique, allant même jusqu’à voir dans leurs expériences sonores un bruit de moteur en continu ! Eh oui, Sunn O))) se mérite et n’est pas pour tout le monde. Il faut accepter de se laisser aller et d’entrer dans un monde froid et lugubre, une musique du non-rythme, minimaliste et répétitive. Et ça ne sera peut-être même pas suffisant…De toute façon, quoi qu’on dise, leurs nombreux détracteurs continueront de crier à l’arnaque, disant que ça n’est pas de la musique. Si, ça en est, mais qui s’affranchit de la mélodie et de l’harmonie. On perd donc nos repères habituels et c’est ça qui est déstabilisant. Maintenant, si vous êtes prêt à tenter l’aventure de lieux sombres, angoissants mais attirants aussi, alors vous pouvez essayer Sunn O))). Cet album de 2006 est enregistré en collaboration avec le groupe de noise expérimental japonais Boris c’est-à-dire Atsuo (batterie, chœurs), Wata (guitare) et Takeshi à la basse. Du duo Stephen O’Malley et Greg Anderson, on passe donc à une nouvelle entité à cinq têtes. L’innovation voire l’improvisation sont au programme, pour un résultat qui a ses défauts mais qui est constamment fascinant pour la personne qui ouvre ses oreilles et son esprit.
Le 1er titre « Etna » évoque un volcan en activité, une plongée au cœur de la matière en fusion sur une batterie arythmique (caractéristique de Boris) et un mur de guitares vrombissantes. Dit de cette manière, on a déjà perdu pas mal de monde, je pense !!! L'une des grandes réussites de cet album est sans conteste le morceau «The Sinking Belle (Blue Sheep) », une ballade hautement mélancolique et magnifiquement chantée par Jesse Sykes (Jesse Sykes and the Sweet Hereafter). Ce morceau est pour moi la petite merveille de cet album, comme une tentative réussie haut la main de mélanger le drone le plus obsessionnel (la lenteur élevée au rang d’art !!!) et la pop mélodique et accessible. Ça fonctionne fabuleusement et on reste suspendu à la voix de Jesse comme en apesanteur. Nos cinq musiciens ont d'ailleurs eu l'excellente idée de faire participer quelques autres guests de luxe, notamment Joe Preston (Earth, Melvins, High on Fire, Thrones...) qui prête sa voix passée au Vaucoder pour le morceau « Fried Eagle Mind ». Enfin, c’est Kim Thayil (Soundgarden) qui joue sur « Blood Swamp », clôturant l’album dans un ultime trip ténébreux et terrifiant dont on n’est jamais certain de revenir. À la limite, c’est l’album que je recommanderais à des personnes qui voudraient découvrir Sunn O))) mais auraient peur de tenter l’expérience (et je peux le comprendre). Commencez par « The Sinking Belle », superbe et envoûtant, avant d’explorer d’autres rivages, plus sombres, plus violents du duo, complètement hors des sentiers battus. N’en déplaise à leurs détracteurs, Sunn O))) est bien de la musique mais pas comme les autres, unique, dérangeante et fascinante à la fois. Et plus que de la musique, c’est une véritable expérience physique et émotionnelle qu’il nous propose de faire. J’aime beaucoup.