Bliss : bonheur, félicité, ou bien béatitude dans un sens chrétien. Quand on voit la (magnifique) pochette, on se dit que c'est peut-être dans ce dernier sens qu'il faut le prendre. Dans un tout autre sens, c'est aussi le nom d'une langue utilisé dans les hôpitaux nords-américains pour communiquer avec des personnes muettes, paralytiques ou paraplégiques ; et effectivement, il n'y a peut-être rien de plus universel que de faire de la musique de cette trempe-là.
Un projet sous le signe du bonheur, bien nommé puisque c'est ce que l'on ressent quand on l'écoute. Bonheur d'abord pour neophron, dont j'avoue que j'ai été ravi de voir qu'il trouvait un aussi bon rappeur avec qui collaborer après le tragique épisode Femtogo, qui a dû l'affecter au premier chef. C'est définitivement le meilleur beatmaker que ce pays ait vu naître sur les dernières années. Les prods sont, je crois (et après seulement quelques écoutes), le point fort de l'album, alors que Mairo est toujours excellent. Je ne sais même pas comment les définir ; elles sont novatrices sans être expérimentales au point de perdre notre oreille, parfois en faisant référence à des styles plus anciens, notamment au boom-bap. Mais ce n'est jamais une continuité, ni même un hommage : neophron a sa musicalité propre, et elle est époustouflante. Du binaire, du ternaire (sur HAGOS), du drumless, puis des drums omniprésentes, des synthés 80's, des guitares, des cuivres... Il y a de tout, et tout est bien fait.
Sauf que bien sûr, sur ces prods d'anthologies, c'est Mairo qui rappe. Je n'ai pas grand-chose de plus à dire que dans ma critique de LA FIEV : il est à un niveau invraisemblable. La voix, les flows, les rimes, le sens, l'émotion... De mon point de vue, il n'y a rien à jeter. Et plus on avance dans le projet (dont je trouve le format parfait, 9 titres, pas un de plus de 2'37, pas de refrains, dont il dit qu'il en a marre de devoir en faire), plus on se rend compte que le titre n'était qu'une illusion. Ça devient même franchement pesant sur les deux derniers morceaux, et en particulier sur le dernier, où la prod, évolutive et angoissante, soutient parfaitement un texte plein de regrets et de pessimisme. Pour chercher le bonheur, qu'on nous promettait dès le titre, il fallait passer par ces moments et trouver le SECOND SOUFFLE.
"On peut faire face à combien d'épreuves sans penser pendaison / Donc j'men bas les couilles qu'on puisse pas s'ambiancer sur mes sons". Très franchement, en proposant de la musique comme ça, nous n'en n'aurons pas grand-chose à faire de ne pas pouvoir s'ambiancer non plus. Il suffit d'écouter, et dès que c'est fini, de relancer pour se délecter de la phrase bien tournée, de la rime inventive, des placements impeccables ou évidemment du détail dans la prod qu'on avait raté les fois d'avant. Ce n'est pas encore une musique qui raconte le bonheur, mais c'est une musique qui en procure ; et c'est déjà pas mal.