Il y a dans Caramel quelque chose d’insaisissable, comme un rêve moite qui glisse entre les doigts. Ce deuxième album de Connan Mockasin, sorti en 2013, s’écoute comme on plongerait dans une baignoire tiède au ralenti : ce n’est pas tant la destination qui compte, mais l’étrangeté du voyage. Si l’on parle souvent de Caramel pour sa production rétro-futuriste et ses sonorités caoutchouteuses, ses paroles, elles, ajoutent une couche supplémentaire de mystère et de sensualité troublante. Et c’est là que l’album se révèle à la fois fascinant et parfois frustrant.
Connan Mockasin n’est pas un auteur de textes bavards ou frontaux. Dans Caramel, il privilégie l’ellipse, le fragment, la sensation fugace. Les paroles se dérobent comme des pensées que l’on n’aurait pas complètement formulées. Elles s’entendent davantage qu’elles ne s’écoutent, comme des souffles égarés dans le mix. Cela participe à l’atmosphère vaporeuse de l’album, mais cela rend aussi l’analyse plus complexe : faut-il y voir une volonté artistique assumée ou un manque de substance ? Probablement un peu des deux.
Prenons par exemple I’m the Man, That Will Find You, l’un des titres les plus emblématiques de l’album. Le refrain, presque incantatoire, tourne autour d’une promesse étrange :
"I’m the man, that will find you / And I will find you."
On pourrait croire à une déclaration romantique, mais le ton de Mockasin, mi-languide mi-fuyant, donne à ces mots une dimension légèrement inquiétante. La répétition, couplée au ton caressant, crée une tension : est-ce de l’amour ou de l’obsession ? De la tendresse ou une forme de possession douce ? Cette ambiguïté est récurrente dans l’album.
D’un bout à l’autre, les textes de Caramel semblent flotter dans une ambiance érotique diffuse, mais jamais explicite. C’est une sensualité étrange, parfois même dérangeante dans sa mollesse volontaire. Des morceaux comme Do I Make You Feel Shy? ou Why Are You Crying? reposent sur des phrases simples, répétées comme des mantras, qui laissent au silence et à la musique une grande part de l’expression émotionnelle.
La fragilité émotionnelle est d’ailleurs centrale : Connan Mockasin ne livre jamais ses sentiments de façon claire, mais les suggère, les entoure de couches de sons, comme s’il avait peur de dire trop. Cette pudeur peut être touchante, mais elle peut aussi frustrer. À force de non-dits, Caramel peut donner l’impression de rester à la surface des choses.
Ce qui rend l’écoute intrigante, c’est que l’on devine souvent plus que l’on ne comprend. Il y a quelque chose de volontairement minimal dans ces textes – parfois à la limite de l’absurde. Par exemple, le morceau It’s Your Body décline en plusieurs parties une suite instrumentale étrange, où les mots s’effacent presque entièrement. Là encore, c’est un choix qui sert l’esthétique globale : faire de la voix un instrument plus qu’un vecteur de narration. Mais cela pose la question : peut-on réellement parler de textes quand les mots deviennent des textures sonores ?
On sent que Mockasin privilégie le ressenti brut à la clarté du message. C’est une écriture instinctive, presque enfantine parfois, qui préfère suggérer des atmosphères plutôt que de raconter des histoires. Si cette approche a le mérite d’être cohérente avec l’univers sonore de l’album, elle laisse aussi un goût d’inachevé : certains morceaux auraient gagné à aller plus loin dans l’exploration verbale, à assumer davantage la poésie que l’album semble frôler sans jamais pleinement l’embrasser.
En fin de compte, ce qui ressort de Caramel, c’est cette volonté de créer un univers personnel, à la fois intime et bizarre, avec ses propres codes, ses propres silences. Les paroles, loin d’être anecdotiques, participent pleinement à cette expérience sensorielle floue. Mais elles demandent aussi une certaine indulgence de la part de l’auditeur, qui doit accepter de ne pas tout comprendre, de se laisser porter par des bribes, des sensations, des mots à demi-murmurés.
C’est la raison pour laquelle j’ai attribué un 7/10 à cet album : j’admire la singularité de la proposition, la cohérence entre les sons et les textes, l’audace de ne pas vouloir plaire à tout prix. Mais je ressens aussi une certaine frustration : à force de se cacher derrière le flou et l’étrange, Caramel finit parfois par se perdre lui-même. On touche du doigt une forme de beauté musicale… sans toujours réussir à s’y abandonner complètement.