En un combat douteux
Était venu pour lui le temps de la rupture. Avec elle, muette, interdite, sous le choc de ses mots, elle qui avait découvert avec cet amant l’ivresse des grandes romances, elle qui avait cru à l’idéal, au rêve d’une vie faite d’amour toujours. Et lui, debout, resservant gauchement, lâche et honteux, le thème du « Je suis venu te dire que je m’en vais », raison contre passion, tout cérébral, alignant les clichés de la routine du temps « Les choses ont changé, les fleurs ont fané / Les amours aussi passent », lui assénant que « par ici » dans son monde à lui, l’amour - loisir ou simple jeu, éphémère marivaudage, valse de l’une à « ces autres qui te donnent du plaisir » - ne représente en rien la recherche pérenne d’un absolu.
Mais elle, pourtant, s’était totalement abandonnée, « Moi je sais pas jouer », sans faux-semblants, le renvoyant avec douceur/douleur, en confidence, à sa responsabilité de conquête, à ses caresses, à l’offrande de sa sensualité de vierge révélée par son premier amour, « Fallait pas commencer m'attirer me toucher ». Elle l’écoute sans l’entendre, comprend tous les mots sans les appréhender, et en apparence soumise et accablée, va mobiliser toutes ses ressources pour se dresser, en battante, lui lançant comme en défi ses catégoriques « Il faut / Je veux que tu saches » avec ses armes à elle, la rafale de ses métaphores et des futurs de certitude « J’irai chercher », toute à sa passion et à sa fougue pour le garder, le combat vital pour elle contre le badinage de l’infidèle inconstant.
Goldman ajoute ainsi au grand mythe une figure d’amoureuse, pleinement à sa place dans la galerie de grands classiques, discrètement suggérés, réplique féminine du « Ne me quitte pas » de Jacques Brel, de l’Orphée / Maria Callas (opéra de Gluck) arrachant son épouse aux enfers « Ton âme dans les froids dans les flammes », de la « jeteuse de sorts » des philtres d’amour du couple légendaire Tristan et Iseut. Semblable aux passionnées, les poétesses Sappho « Je sue, je pâlis, je frissonne, je tremble » ou Louise Labé « Je m'inventerai reine pour que tu me retiennes », jusqu’à l’ultime humiliation sadienne de l’abandon d’elle-même « Vos jeux seront les nôtres, si tel est ton désir ».
Subtile alchimie de la rare rencontre d’un texte très écrit et connoté, de la rythmique d’une superbe musique et d’une interprète, Céline DION, toute en sensibilité, maîtrisant en une vibrante authenticité ses émotions jusqu’au crescendo final, nous emportant dans cette chanson parfaite, en de brèves minutes, dans l’espace-temps des folles espérances de l’héroïne. Mais notre jeune amoureuse va devoir s’ouvrir aux réalités du monde, se confronter aux froides fatalités de la vie, apprendre à abdiquer : « Ni temps passé ni les amours reviennent ». Accepter de perdre l’aimé ou, plus dramatiquement, se perdre, « Ariane, ma sœur, de quel amour blessée... »