Cette maison vide désertée au cœur de la Touraine, Laurent Mauvignier va la ranimer en maison de vies, dans ce livre profond d’une rare densité, sans cesse sur les sommets ; une leçon virtuose d’authentique littérature, très écrit, du très grand classique dans la lignée des œuvres des maîtres, Balzac, Flaubert ou Zola avec sa thèse d’une prédisposition familiale, d’un déterminisme héréditaire illustrée dans Les Rougon Macquart, collection découverte sous la poussière, au grenier. 

« Ce monde je le reconstruis pièce à pièce, comme une machine d'un autre temps dont on découvre que le mécanisme a pourtant fonctionné un jour et qu'il suffit de le remonter pour qu'il puisse redémarrer » (p. 45). Il le reconstitue avec une écriture très proustienne, en très longues phrases sinueuses, pour offrir une reconstruction des temps de cette France profonde, rurale, ensevelis sous les strates de ses siècles d’oubli ; pour épouser les méandres du moi profond de ces êtres ressuscités, s’insinuer au plus près d’une pensée complexe en formation, grâce à la liberté syntaxique du procédé littéraire globalisant qu’offre le flux de conscience ; enfin pour redonner naissance aux personnages saillants de la famille Proust (encore !), d’abord flous, dans les limbes, qui à mesure se dégagent de leur gangue d’ombre, se précisent dans le détail de leur existence jusqu’à la pleine lumière, sous nos yeux de lecteurs impressionnés par ce luxuriant jaillissement de vies.

Miracle da la littérature : « Le grand romancier, d’une seule vie et des objets les plus humbles, sait faire surgir toute les vies. » (André Maurois, préface, Proust, La Pléiade, 1954). Ainsi la commode - dans le remarquable prologue, plan séquence cinématographique plongeant ensuite au salon où trône le piano, noir, solitaire - objet inanimé aux tiroirs comme autant de caches à secrets et à mémoire pour dérouler le fil généalogique de la famille, l’auteur mobilisant alors chacun de ses cinq sens, les odeurs de miel de ces boîtes des reliques sans grande valeur, avec leurs relents de sous-bois ou de moisi, pour faire remonter à la surface autant de souvenirs, rappel de Proust mordant dans sa madeleine. 

La lecture de La Maison vide nous isole de notre monde et nous plongeons dans les profondeurs de ce roman pour en savourer le style virtuose et la superbe reconstitution des grands chocs du siècle : la débâcle sur les routes de France en 1940, l’occupation allemande et surtout la Grande guerre (longue litanie sur trois pages 338-340) - « on s’y enfonçait comme dans un limon saumâtre. » - pour en glorifier le mythe d’héroïsme ou dénoncer la charpie humaine des soldats chair à canon. 

« Faire surgir toutes les vies » par la reconstitution des travaux et des jours de ses personnages en une remarquable galerie de portraits : Marie-Ernestine bouleversante, au tournant du XXe siècle, pianiste surdouée, qui « a oublié de vivre », ses rêves de gloire brisés par sa soumission à la toute puissance paternelle de ce 20e siècle commençant ; son mari Jules mal-aimé, bientôt tué après cette  permission « il se sentait comme un revenant qui devrait cacher à ses proches tout ce qu'il avait vu d'horreur […] sa vie de mort en sursis comme sont sursitaires tous les soldats que, chaque jour, indifféremment, la mort dédaigne ou s'approprie, par caprice ou par désinvolture. » (p. 338) ; quel désastre cache leur fille Madeleine, dont le visage est découpé ou noirci sur les rares photos d’elle dans la maison endormie ? Et le suicide du propre père de l’auteur en pleine force de l’âge ?

Tout au long de ces 750 pages de très haute densité (fallait-il les écourter ?) L. Mauvignier démontre ses éminentes qualités de conteur, de créateur d’univers et d’explorateur de l’âme dans cette brillante prouesse d’interrogation du passé qui se sera imposée à lui comme un impérieux devoir de mémoire. 

Une thématique de généalogie familiale somme toute rebattue et souvent prospectée mais qui se rehausse ici au plus haut par la virtuosité de son verbe et par la force de son imaginaire. Pour nous un vrai coup de cœur, une saga proche du chef d’œuvre, dont résonnera en nous, longtemps après, la puissance en écho.

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le 9 nov. 2025

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