On est souvent assez dur avec la variété française, et encore davantage avec les chanteuses à voix. Pourtant, certains albums méritent largement leur statut de classiques. Pour ma part, je suis davantage amateur de la carrière anglophone de Céline Dion, mais il faut reconnaître qu'avec D'eux puis S'il suffisait d'aimer, elle a atteint un niveau exceptionnel dans sa discographie francophone.
Ce qui frappe d'abord, c'est la métamorphose. Entre la Céline des années 80, la jeune chanteuse québécoise des débuts, la voix des reprises de Starmania, et la femme que l'on découvre ici, l'évolution est impressionnante. On sous-estime souvent son talent d'interprète et les différentes facettes de sa voix. Sur D'eux, elle ne cherche plus à impressionner à chaque instant. Elle contrôle davantage son chant, nuance ses émotions et utilise sa puissance avec intelligence.
Jean-Jacques Goldman a parfaitement compris comment mettre cette voix en valeur. Là où d'autres auraient cherché à exploiter uniquement sa puissance, lui il offre des chansons qui privilégient l'émotion, la mélodie et l'interprétation. Il lui apprend presque à retenir sa voix plutôt qu'à tout donner d'un seul coup. Des titres comme Vole, mémoire d'Abraham ou J'attendais en sont la preuve : l'émotion naît de la retenue, pas de la démonstration vocale.
L'album impressionne également par sa richesse. On y trouve de nombreuses chansons dynamiques, des ballades devenues cultes et une succession de titres que le grand public français connaît encore aujourd'hui. Peu d'albums peuvent se vanter d'avoir autant de chansons restées dans la mémoire collective.
Il faut aussi replacer l'album dans son contexte. En 1995, Céline Dion est déjà une star mondiale grâce à sa carrière anglophone (elle sort tout juste d'un album vendu à 20 millions dans le monde). D'eux bénéficie donc d'une visibilité exceptionnelle pour un disque francophone. Mais son succès ne s'explique pas uniquement par sa notoriété : les chansons sont excellentes, l'interprétation est irréprochable. Devenu l'album francophone le plus vendu de tous les temps, il reste aujourd'hui un cas quasiment unique dans l'histoire de la musique (au moins plus de 4 millions de ventes en France, plus de 7 millions dans le monde).
Certes, Céline Dion n'est pas une artiste révolutionnaire au sens sonore. Elle est avant tout une interprète. Mais quelle interprète ! Sa voix, son sens de la mélodie et sa capacité à transmettre l'émotion suffisent à faire vivre ces chansons des décennies après leur sortie.
Avec D'eux, Goldman et Céline ont trouvé un équilibre parfait. C'est un album qui traverse les années sans perdre sa force et qui mérite pleinement son statut de monument de la chanson francophone. Même si je reste plus attaché à sa carrière anglophone et à sa facette de diva pop adulte, je considère sans hésiter D'eux comme l'un des plus grands classiques de son répertoire (son sommet français).