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Cela fait plusieurs années qu'elle est décédée, ma grand-mère. Un sacré bout de femme, une bonne Brestoise, à l'ancienne, têtue comme jamais, accrochée à ses habitudes comme un brinic à son rocher. Mais un amour infini pour sa famille et son mode de vie simple. De la vie passée auprès d'elle et dans sa maison, je me souviens de nombre de détails, qui deviennent plus précieux à mesure que la mémoire s'efface. Ses frites divines blindées de sel, les figurines en porcelaine sur sa commode, les photos de Brest ravagée par la guerre dans son couloir, le petit jardin (qui me paraissait gigantesque il y a vingt ans), la boîte de bonbons à la menthe illustrée par un Van Gogh à l'oreille coupée...


C'est à la neuvième décennie que le chemin s'est arrêtée pour elle. Mais pas brusquement. Il y a eu cette période de transition entre la vie et la mort. La dégénérescence. Un état qui - heureusement - n'a pas duré des années. Cet état de vide, de dépendance, où le peu de vie s'accroche seulement pour permettre aux êtres aimés de fournir un adieu convenable. Mais à quoi bon ? Était-elle seulement consciente de tout ceci ? Au dernier regard qu'elle m'a portée, elle m'a pris pour son fils aîné, décédé quelques années auparavant. J'ai alors réalisé que son état mental n'avait plus d'attache à la réalité et ne reposait plus que sur des bribes de souvenirs, qui s'effritait, à mesure qu'approchait le bout du tunnel, la lumière blanche, le ciel - aurait-elle dit - ou le paradis, j'en sais rien, qu'importe, appelez ça comme vous voulez.


Encore assez jeune, je n'ai pas su de quelle manière réagir en observant son état. Mais je sais qu'il m'inspirait, au-delà de l'inévitable tristesse de voir ma grand-mère proche de la mort, une forme de terreur. Réaliser que son esprit se déstructurait pour se rapprocher du néant était terrible.


Everywhere at the End of Time est en cela une œuvre frappante puisqu'elle illustre avec brio cet instant de transition. Un long purgatoire de 6 h 30 qui propose une décomposition sonore, en six parties, de chansons de bal des années 1920. Si les premiers mouvements évoquent davantage le merveilleux An Empty Bliss Beyond This World, qui proposait déjà de dépoussiérer de vieilles musiques de bal pour un dernier tour de piste avant de retrouver le saint Père, ce dernier travail ambitieux de Leyland Kirby, plonge de plus en plus, à chaque stage, vers un dark ambient vertigineux. Comme si l'espace de cette fameuse salle de bal s'élargissait, s'éloignait, pour piéger l'auditeur dans une infinité de limbes, où les cuivres initialement accueillants fondaient en de chaotiques échos qui ne laissent jamais en paix. Ils deviennent de faux-semblants, des vestiges qui pourrissent et moisissent pour n'exprimer que l'inévitable fin.


A partir du Stage 4, un cap est franchi. Il ne s'agit plus d'une succession de pistes de quelques minutes bien définies et identifiables. Désormais, quatre monolithes de vingt minutes se succèdent à chaque étage de ces abîmes sonores, la notion de temps est abolie. Les cuivres fantomatiques forment désormais un cataclysme aléatoire de bruits sourds derrière des craquelures hostiles. Ces souvenirs sont difformes et incomplets, mais restent intrigants. L'alliage sonore continue de fondre, de se briser, de se dissiper, dans un capharnaüm lourd et oppressant. Il est déjà trop tard.


Ce cauchemar finit par anesthésier et tout emporter dans son vortex. L'expérimentation a atteint les limites de la perception. A la fin du Stage 6, tout a disparu. Il ne reste que le néant. Et le traumatisme d'avoir voyagé en son cœur, durant ce travail sonore, pour le coup, inoubliable.


(Sinon vous pouvez aussi écouter le dernier Ariana Grande, c'est bien aussi apparemment.)

Opotiti
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le 26 avr. 2019

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Boris Minéral

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