En 1978, on ne peut pas dire qu’Alice/Vincent aille bien. Il se débat avec un alcoolisme débridé qui lui fait perdre le sens des réalités. Lui et ses potes des Hollywood Vampires carburent à n’importe quel type de liquide alcoolisé lors de leurs grosses fiestas. Dans ce groupe à géométrie variable, on trouvait aussi bien Lennon que Keith Moon et même Bernie Taupin. Justement, Moon venait de nous quitter au retour d’une soirée passée chez les McCartney et Alice lui glisse un clin d’œil dans la pochette. Quant à Taupin, en rupture temporaire avec Elton John, il va devenir le principal collaborateur du Coop sur cet album. Ça donne une œuvre étrange, inégale, conspuée par pas mal de fans de l’homme au boa constrictor. Mais reconnaissons que 47 ans après sa sortie, il n’est pas si calamiteux que ça, pas du tout même, surtout si on le compare au précédent « Lace & Whiskey ». Le problème de cet album, je pense, est son décalage entre la musique, le plus souvent très rock FM, concocté par David Foster, un des maîtres du « son californien » et des paroles souvent très sombres et crues. Il faut dire que Foster entoure Vincent d’une pléiade de musiciens pop-rock qui jouaient sur une bonne partie des albums west coast de ces années-là ! On y croise une bonne partie de Toto avec Lukather, Hungate (bassiste du groupe de 1977 à 1982) et Bobby Kimball mais aussi des fidèles de chez Elton John comme Davey Johnstone, Dee Murray. Ah oui, Bill Champlin est dans les chœurs, Lee Sklar à la basse et Jay Graydon à la guitare ! Fichtre !!! On se croirait presque dans un album de Michael McDonald vu le casting !!! Attention, ce sont de fabuleux musiciens que j’adore mais on peut légitimement se demander ce qu’ils viennent faire chez Alice Cooper…
C’est durant son séjour en hôpital psychiatrique que Vincent va avoir l’idée d’observer, de prendre des notes sur ce qu’il voit, les patients et patientes qu’il croise, afin de s’en servir sur son futur album. C’est ce qui explique ce ton assez sombre des textes. Il nous propose donc une plongée souvent dérangeante dans son esprit malade à cette époque, se dévoilant peut-être comme jamais il ne l’avait fait. Il délaisse le plus souvent sa voix grave habituelle pour une voix plus claire et plus posée. Il nous livre son regard, celui qu’il porte sur ses semblables et il n’est pas reluisant. Mais attention, il ne s’épargne pas non plus et use fréquemment d’un humour noir qui montre qu’il n’était pas totalement perdu. Mais c’est vrai, la musique peine à décoller, une sorte rock FM finalement anodin la plupart du temps, loin du hard rock percutant de « School’s out » ou « Under my wheels » : « The Quiet Room » ou « Millie and Billie » (chantée en duo avec Marcy Levy) font immanquablement penser à Reginald Dwight (plus tard Sir Elton !). Alors là, bon sang, les fans du Coop ont déjà fui en masse. « Millie and Billie » semble en apparence une bluette pour ados, presque digne d’une comédie musicale de Broadway, l’histoire de ce couple qui chante son amour fusionnel sur une mélodie (trop) limpide avec un Alice plus crooner que jamais. Mais voilà la conclusion et là, on reste pantois. Car imaginez-vous que le final nous plonge dans une véritable angoisse quand on découvre que ces deux tourtereaux sont deux dangereux psychopathes ! « And I liked your late husband Donald/ But such torture his memory brings/ All sliced up and sealed tight in baggies/ Guess love makes you do funny things » (« Millie and Billie »). Ne jamais se fier aux apparences, le malaise est bel et bien là. Nouvelle ballade avec le single de l’album, "How You Gonna See Me Now", désespérant de platitude musicale mais le texte est là aussi bien plus profond qu’il ne paraît.
Alice s’y interroge sur son couple, va-t-il tenir si Vincent devient sobre ? Heureusement, d’autres morceaux sont plus solides, plus musclés et nous font croire à un avenir de Cooper. D’abord, le fantastique et puissant "Nurse Rozetta" qui apporte une dimension sexuelle explicite bienvenue. Les guitares sont très puissantes sous l’impulsion d’un Lukather chauffé à blanc. Sur « Serious » c’est Rick Nielsen de Cheap Trick qui est invité et ça fonctionne à nouveau. "For Veronica’s Sake" remet un coup de pied dans la fourmilière, un des internés s’inquiète pour sa chienne placée dans un refuge pour animaux, il ne pense qu’à s’échapper afin de récupérer son animal qui risque l’euthanasie à court terme. Puis "Jacknife Johnny" relate l’amertume d’un vétéran du Vietnam, brisé par la guerre et encore (un peu) plus par son retour au pays. L’album s’achève en apothéose avec "Inmates (We’re All Crazy)", un des titres les plus baroques du Coop, avec une progression à tiroirs qui assume sa grandiloquence. Des chœurs juvéniles viennent se mêler à l’orchestration luxuriante. Le final répète la sentence « We’re All Crazy » sur fond de violons, une fin majestueuse (que Bob Erzin repompera intégralement sur le final de "The Trial" dans The Wall de Pink Floyd un an plus tard, tiens donc). Voilà, on est donc loin d’un chef d’œuvre, mais ce « From the inside » ne méritait pas toutes les injures qui lui ont été lancées, y compris des fans de Cooper. Vraiment pas. Inégal, imparfait, il compense une musique assez lisse et confortable par des paroles assez brillantes et qui témoignent sans doute de l’état d’esprit de Vincent à ce moment-là, comme si le masque tombait, les accessoires du grand-guignol aussi et qu’on avait l’homme devant nous, en pleine dépression et doute. Et si cet album était bien plus un album de Vincent Furnier que d’Alice Cooper ???