Certains albums ne s’écoutent pas, ils se vivent. Fuzz (2013), premier jet du power trio emmené par Ty Segall, est de ceux-là : un disque qui tape fort, sans détour ni fioritures, avec une énergie brute qui ne cherche ni à séduire ni à convaincre — juste à asséner. Si je lui ai mis un 8/10, c’est parce qu’il réussit à convoquer les esprits du heavy rock 70’s avec sincérité, tout en gardant un son crasseux et urgent qui fait du bien.
Ce qui m’a accroché d’entrée, c’est cette intensité sonore sans compromis, où chaque instrument semble fusionner dans une masse abrasive et organique. La guitare est une bête vivante, toujours prête à rugir, la basse vrombit comme un moteur prêt à exploser, et la batterie — tenue par un Ty Segall carrément habité — mène la charge avec une précision sauvage. C’est dans ce chaos maîtrisé que naît la beauté de l’album.
Le sommet de l’album, pour moi, c’est clairement “One”. Ce morceau incarne tout ce que Fuzz sait faire de mieux : un riff principal qui colle au cerveau, un groove plombé mais vivant, et cette voix noyée dans la réverb qui plane au-dessus du magma sonore comme un fantôme psyché. Il y a une urgence ici, presque une tension, qui ne retombe jamais.
“What’s in My Head?” et “Loose Sutures” sont deux autres pépites, plus lentes, presque contemplatives. La première brille par son riff répétitif et hypnotique — comme un mantra fuzzé — tandis que la seconde joue sur des ruptures rythmiques et des breaks savamment dosés, qui font monter la tension jusqu’à l’explosion. Ce sont deux morceaux qui montrent que le groupe sait aussi ralentir sans jamais perdre en intensité.
“Earthen Gate”, en ouverture, pose d’ailleurs très bien cette ambiance : on est pris dans un tunnel de fuzz dès les premières secondes, comme happé par un vortex de saturation. Loin d’être un simple hommage à Black Sabbath, Fuzz parvient à se forger une voix propre en réinjectant une forme de férocité punk dans ses structures classiques.
Là où l’album perd un peu en puissance, c’est sur des titres comme “Sleigh Ride” et “Preacher”, qui, sans être mauvais, m’ont moins marqué. Ils manquent un peu de cette tension magnétique qui fait vibrer les meilleurs moments du disque. “Raise”, quant à lui, aurait pu gagner à être un peu plus resserré, même si son riff principal reste efficace.
Ce que j’aime dans Fuzz, c’est sa radicalité assumée. Il ne cherche pas à plaire à tout le monde : il s’adresse à ceux qui veulent ressentir la musique dans les tripes, pas dans la tête. L’album est sale, massif, sincère. Il ne révolutionne rien, mais il réveille quelque chose de primitif, d’intense, de jouissif. On sent que le groupe joue pour lui, avec passion, sans calcul.