Cet album de 1993 est le 4e de Carcass et il les voit amorcer un virage, que certains fans de la 1ère heure ont déploré, vers un death metal décapant mais ouvert à de nombreuses influences. Ça s’appelle juste évoluer et un groupe, dans n’importe quel style, qui refuse de changer, de bouger, d’apporter de la nouveauté à sa musique, est condamné à se répéter et à être oublié. Le groupe était alors composé de Jeff Walker (basse et chant), Bill Steer (guitare et chant), Ken Owen (batterie et chant) et d’un second guitariste, Michael Amott C’est le 1er qui s’écarte du concept gore du départ, le 1er auquel ne participe pas artistiquement Ken Owen, batteur et responsable du concept du groupe. Du coup, le groupe peut aborder des rivages plus mélodiques, lorgnant vers le hard rock des seventies comme Thin Lizzy, Judas Priest et Iron Maiden. C’est presque l’acte de naissance du death mélodique, Carcass étant ouvertement influencé à l’époque par le « Nevermind » de Nirvana et le « Black Album » de Metallica, autant pour la concision que le côté accrocheur de ses œuvres historiques. Dès le premier titre, Buried Dreams, on constate que Carcass a effectivement changé, le tempo s’est notablement ralenti. Et c’est au moment des solos que l’on sent tout de suite cette nouvelle orientation mélodique.
Les deux guitaristes nous offrent des riffs et des solos avec beaucoup de feeling (« Embodiement », « Death Certificate »), où ils n’essayent pas forcément de jouer le plus de notes possibles à la minute. Steer, qui a choisi d’abandonner le micro pour mieux se concentrer sur son jeu de guitare, signe pour la 1ère fois la quasi-totalité de la musique, avec la complicité de Amott sur six des dix morceaux. Owen, lui, s’intéresse de plus en plus à l’électro et il a amené une boîte à rythmes électroniques, ce qui a un impact évident sur le résultat final. Les paroles, elles, sont désormais centrées sur des éléments de la vie quotidienne, on quitte donc les joyeuses morgues et salles d’opérations des premiers albums…ce que des fans ne leur pardonneront pas !!! « This mortal coil » raconte l’effondrement de l’ex-Yougoslavie et les drames qui ont suivi, « Carnal Forge » est une dénonciation sans ambiguïté de la guerre et « Arbeit Macht Fleisch » s’en prend au déclassement et à l’exploitation de la classe ouvrière, le titre au 2nd degré rappelant le terrible panneau qui surmontait l’entrée du camp de travail à Auschwitz : «Arbeit Macht Frey » (« le travail rend libre »…). Carcass ouvre sa musique et redéfinit ainsi le death metal, une musique qui reste extrême, attention (on n’est pas chez les petits chanteurs à la croix de bois, hein !!!), la voix semble sortir d’outre-tombe, la rythmique est impressionnante (quelle batterie, bon sang !) et des riffs bien acérés comme on les aime. Mais leur mélange d’influences rend leur musique plus ouverte et oui, plus accessible : sans doute une porte d’entrée pour le/la néophyte qui aurait peur de s’aventurer dans les musiques extrêmes en ne sachant pas forcément par où commencer. En 2017, le magazine Rolling Stone a classé Heartwork au 51e rang de sa liste des « 100 plus grands albums de métal de tous les temps ». Pas de hasard là-dedans.