Depuis leur premier album, “Shapes of Silence”, le collectif bruxellois Aleph Quintet affirme une voix singulière, à la croisée du jazz contemporain et des musiques nord-africaines. Leur nouvel opus, “Hiwar”, approfondit cette alchimie avec une maturité éclatante. Le mot “Hiwar”, qui signifie « dialogue » en arabe, donne le ton : il ne s’agit pas ici de juxtaposer des traditions, mais de faire émerger une parole commune, subtile et sensible.
Le cycle Hiwar (preludio / follia / aria / finale) constitue le cœur battant de l’album : un ensemble de pièces composées avec une ambition formelle assumée, où les influences arabes, la musique de chambre et l’esthétique jazz européenne (ECM, ACT…) se fondent dans une dramaturgie raffinée. Le groupe y déploie une écriture patiente, qui prend le temps de respirer, de méditer, de faire éclore les contrastes. La mélancolie des modes orientaux dialogue avec les dissonances impressionnistes, les polyrythmies savamment installées croisent des envolées d’oud ou de violon aux accents quasi vocaux. Mais l’album ne se résume pas à la contemplation. Monsters Are Everywhere, morceau tendu et syncopé, installe un climat d’intranquillité : motifs heurtés, ruptures de dynamique, et jeux de timbre brouillent les repères, comme si l’improvisation se heurtait soudain à un vertige plus expressionniste. Une brèche bienvenue dans l’équilibre général. La grâce de Samaï, pièce-fleuve aux allures de suite rituelle, ou encore la poésie suspendue de Le Chat Noir, confirment l’art du groupe à installer des climats, à suggérer sans forcer. Le oud chantant d’Akram Ben Romdhane, le piano élégant de Wajdi Riahi ou le violon tantôt lyrique, tantôt heurté de Marvin Burlas dialoguent dans un équilibre constant entre ancrage et mouvement. Ajoutons que le disque est accompagné d’un très beau livret illustré par l’artiste syrien Mohammad Zaza, prolongeant en images le dialogue sonore. Avec “Hiwar”, Aleph Quintet affine sa vision, élargit son langage, et franchit un cap décisif : celui d’un groupe qui ne cherche plus sa voix, mais qui la porte haut.