Inferno
7.5
Inferno

Album de Boards of Canada (2026)

Treize ans après Tomorrow's Harvest, Boards of Canada revient avec un album qui ne cherche ni à réécrire son histoire ni à satisfaire uniquement la nostalgie de ses admirateurs. Là où The Campfire Headphase apportait une lumière presque pastorale et où Tomorrow's Harvest dressait le portrait d'un monde post-apocalyptique, Inferno fusionne ces deux pôles opposés. La lumière et les ténèbres, la foi et le doute, le spirituel et le technologique coexistent dans un univers où les voix désincarnées et les textures robotiques semblent raconter une étrange dérive mystique.


La véritable évolution se situe pourtant ailleurs. Les morceaux abandonnent souvent les boucles hypnotiques qui caractérisaient leurs débuts pour adopter une écriture plus progressive. Les compositions évoluent davantage, changent de direction au fil des minutes et rappellent parfois la manière dont Autechre fait constamment muter ses idées. Sans perdre leur identité, les Écossais renouent également avec certaines rythmiques plus proches de Music Has the Right to Children ou Geogaddi, trouvant un équilibre particulièrement réussi entre leurs premières amours et l'approche plus contemplative de leurs derniers albums.


Cette évolution est aussi thématique. Boards of Canada a toujours cultivé le mystère, mais Inferno s'aventure plus frontalement sur le terrain du religieux et de l'occulte. Les références au divin, à l'enfer, aux prophéties et aux rituels traversent l'album comme les fragments d'une étrange cérémonie. Sur « Naraka », dont le titre désigne les royaumes infernaux dans plusieurs traditions indiennes, des chants répètent « Krishna » au milieu de synthétiseurs lumineux. Comme souvent chez le duo, il devient alors difficile de savoir si l'on assiste à une révélation ou à une dérive sectaire.


Comme toujours, c'est surtout le travail de production qui impressionne. Chaque sample semble avoir été manipulé, filtré, dégradé, inversé puis reconstruit des centaines de fois. Rien ne paraît provenir d'une simple banque de sons ; tout semble avoir été façonné avec une précision presque maladive. Cette obsession du détail s'étend également aux harmonies. Les suites d'accords ne cherchent jamais uniquement la beauté mélodique : elles racontent une histoire émotionnelle où la nostalgie laisse progressivement place à l'inquiétude, puis au doute, avant de retrouver par instants une forme de sérénité.


Pour ceux qui s'intéressent à cet aspect, l'analyse de « Deep Time » par Ixi est tout simplement captivante. Elle permet de comprendre, avec le regard d'une musicienne, comment les accords et leurs enchaînements produisent précisément cette succession de sentiments que l'on ressent parfois sans parvenir à l'expliquer.


L'un des moments les plus surprenants reste « Father and Son », qui évoque les expérimentations hip-hop les plus étranges que le duo affectionne depuis longtemps — on pense notamment à leur mythique mixtape Societas x Tape. Les voix trafiquées donnent presque l'impression d'assister à une conversation entre deux IA en pleine « hallucination » : elles semblent se répondre, dériver, puis se perdre dans leur propre logique. Il en résulte une forme de hip-hop malaisant et instable qui fonctionne étonnamment bien.


Et puis il y a cette qualité que peu d'artistes maîtrisent autant qu'eux : leur musique est profondément visuelle. Chaque morceau évoque instantanément de vieilles cassettes VHS, un anniversaire d'enfance, des proches qui rient face caméra, une époque révolue… C'est peut-être là que se trouve la véritable définition de la nostalgie chez BoC : un sentiment profondément doux-amer, où la chaleur d'un souvenir heureux se mêle à la tristesse de savoir que cet instant a disparu pour toujours. Sur une vieille vidéo familiale, les images restent joyeuses : des enfants jouent, des adultes sourient, des êtres chers s'amusent devant la caméra. Pourtant, des années plus tard, certains ne sont peut-être plus là. Le souvenir reste heureux ; c'est le passage du temps qui le rend triste.


Boards of Canada a fait de ce paradoxe émotionnel une véritable signature, au point de nous rendre parfois nostalgique de souvenirs que nous n'avons pas vécus. C'est sans doute aussi l'une des raisons pour lesquelles une communauté aussi forte s'est construite autour du groupe : derrière les synthétiseurs dégradés et les vieilles bandes magnétiques se cache un sentiment profondément universel, celui d'avoir été heureux quelque part, autrefois, et de savoir qu'on ne pourra jamais vraiment y retourner.


Tout n'est cependant pas parfait. La première moitié concentre la majorité des morceaux les plus marquants, tandis que la seconde privilégie des plages ambient plus contemplatives qui ralentissent sensiblement le rythme. Malgré quelques passages magnifiques, on y trouve moins de moments immédiatement inoubliables que des classiques tels que « Roygbiv », « Dayvan Cowboy » ou « Amo Bishop Roden ». Enfin, malgré toutes ses qualités, Inferno ne possède peut-être pas le caractère révolutionnaire de Music Has the Right to Children ou de Geogaddi, et ses soixante-dix minutes souffrent parfois de quelques longueurs.


Mais il est difficile d'en vouloir à un groupe qui continue, après plus de trente ans de carrière, à faire évoluer un langage musical qui n'appartient qu'à lui. Inferno ne cherche pas à battre ses chefs-d'œuvre ; il enrichit une discographie déjà exceptionnelle avec un nouveau chapitre cohérent, ambitieux et émotionnellement bouleversant. Si je manque probablement d'objectivité lorsqu'il s'agit de Boards of Canada, c'est aussi parce que peu d'autres groupes m'accompagnent avec autant de constance depuis l'adolescence. Et après une attente aussi interminable, je répondrai présent jusqu'au dernier album.


Si vous n'avez que 3 morceaux à écouter : « Prophecy At 1420 MHz », « Hydrogen Helium Lithium Leviathan » et « Naraka ».


Fun fact : le titre « Hydrogen Helium Lithium Leviathan » cache probablement un jeu de mots typique de BOC. Les symboles des trois premiers éléments — H, He et Li — suivis du L de "Leviathan" forment phonétiquement "HELL". Le titre relie ainsi les premiers éléments de l’Univers à une créature biblique, faisant se rencontrer science, création et religion en un seul titre. Une petite synthèse parfaite des thèmes d’Inferno.


[8.5/10]

RRDB
9
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le 3 juil. 2026

Critique lue 28 fois

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